L'enfant. Le film le plus grand public des frères Dardenne

CANNES Cinq mois après avoir décroché la Palme d'or au Festival de Cannes, L'enfant sort, enfin, en salles. Loin des habituelles stratégies commerciales, sans profiter de l'engouement cannois. Une stratégie délibérée des frères Dardenne, destinée à centrer l'attention sur le film plutôt que sur le prix. Mais aussi à casser leur image un peu trop rigide, institutionnalisée par cette deuxième récompense suprême, six ans après Rosetta.

Aux yeux du grand public, ils incarnent en effet un cinéma social intéressant mais austère, dans lequel le fond l'emporte sur la forme. Une image réductrice que devrait très largement corriger L'enfant. Sans aucun doute le long métrage le plus léger, optimiste, des frères Dardenne. Mais pas le moins touchant.

Grand ado attardé, Bruno profite de chaque jour avec sa copine Sonia, sans se soucier du lendemain. L'argent récolté au cours de menus larcins est aussitôt dépensé en fringues, GSM ou location d'une belle voiture, pas dans un loyer décent. Et la venue d'un enfant n'y change bizarrement rien. La fibre paternelle ou le sens des responsabilités, il ne connaît pas. Pour lui, un bébé, comme un objet, se vend! De toute façon, on peut toujours en faire un autre plus tard... Un point de vue que ne partage pas du tout sa jeune compagne de 18 ans. Son rejeton, elle veut le récupérer. A tout prix.

Tout en explorant une nouvelle facette des relations familiales difficiles, les frères Dardenne élargissent très largement le débat à l'absence de conscience d'une génération uniquement préoccupée par le fric, la valeur de la vie humaine dans notre société, les conceptions trop souvent égoïstes de l'amour. Des thèmes lourds traités sans la moindre prise de tête, pour rester fidèle à l'insouciance du personnage central.

On sent, jusque dans la course- poursuite à mobylette dans les rues de Seraing (c'est sûr qu'on est loin des cascades hollywoodiennes), la volonté d'essayer de nouvelles choses, de rester divertissant, de ne pas juger les protagonistes plus immatures que méchants, de redonner toute sa place à l'espoir. Un récit d'une grande justesse, qui s'achève sur une note majeure. Avec L'enfant, les frères Dardenne se rapprochent de Ken Loach, le maître du cinéma social truffé d'humour et d'émotions. Un vrai bijou à ne pas manquer.

© La Dernière Heure 2005