Julia Ducournau décroche la Palme d’or avec Titane, 28 ans après Jane Campion : “Merci au jury de laisser entrer les monstres.”

Une page d’histoire s’est tournée ce dimanche soir, sur la Croisette. Vingt-huit ans après Jane Campion pour La leçon de piano, la Française Julia Ducournau est devenue la deuxième réalisatrice à décrocher la Palme d’or dans le plus grand festival du monde, avec son film, Titane. Un long métrage radical, qui mêle fantastique, horreur, sexualité et l’absence laissée par la perte d’un enfant, qui risque de dérouter plus d’un cinéphile. Les images sont dures, violentes, déconcertantes, tout comme l’histoire de cette psychopathe qui tue tous ceux qu’elle croise avec une longue épingle à cheveux de geisha avant d’être recueillie par un commandant des pompiers qui reconnaît en elle… son fils.

Très émue, respirant péniblement, la cinéaste a tenu un discours tout aussi inhabituel sur la scène du Palais des festivals : “Quand j’étais petite, c’était un rituel chez nous de regarder la cérémonie de clôture avec mes parents. J’étais sûre que tous les films primés devaient être parfaits. Et je suis là, sur cette scène. Je sais que mon film n’est pas parfait. Je dirais même que mon film est monstrueux. La perfection n’est pas une chimère, c’est une impasse. La monstruosité, qui peut faire peur, est une force et une arme que repoussent les murs qui nous enferment et nous séparent. Il y a de la beauté dans ce qu’on ne peut pas mettre dans une case. Merci au jury d’appeler à plus de diversité au cinéma et dans nos vies, merci au jury de laisser entrer les monstres.”

Il est à noter que ce film est coproduit par la société belge Frakas Productions et soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles..

À l’exception d’Un héros d’Asghar Farhadi (Grand Prix du jury ex aequo avec Compartiment n°6 de Juho Kuosmanen), qui dévoile brillamment comment un acte de générosité peut se retourner contre son auteur par la force de la jalousie, du doute ou des réseaux sociaux, le palmarès très radical de cette 74e édition s’adresse avant tout aux cinéphiles pointus.

Drive my car, de Ryusuke Hamaguchi (prix du scénario), se concentre sur l’adaptation d’une pièce de Tchekhov, Oncle Vania, à Hiroshima, Annette de Leos Carax (prix de la mise en scène) transforme une histoire d’amour entre deux stars aux personnalités très opposées en tragédie musicale, Memoria d’Apichatpong Weerasethakul (prix du jury) mélange science-fiction, Colombie et symbolisme, tandis que Le genou d’Ahed de Nadav Lapid (prix du jury ex aequo évoque les relations entre Palestiniens et Israéliens dans un hommage à Eric Rohmer.

Les prix d’interprétations reviennent à la lumineuse Renate Reinsve, dans Julie en 12 chapitres, et au terrifiant Caleb Landry Jones dans Nitram.

Les films les plus émouvants (Les intranquilles, Tout s’est bien passé) ou les plus inventifs (The French Dispatch) ont tous été boudés par le jury. Mais ils pourraient bien prendre leur revanche en salle ces prochains mois.