Agadir, rien à dire? Que du contraire. Au vu des films en compétition du Festival de la station balnéaire, la force de l'événement est de ne pas avoir peur de la polémique. Suffit de voir la réaction étonnante du public lors des scènes d'amour dans un film. Parmi les primés, on retrouve Rachid El Ouali, surnommé le Brad Pitt marocain, couronné meilleur acteur pour sa prestation dans son tout premier long-métrage en tant que réalisateur, Ymma. Une comédie romantique sur fond de l'immigration corse très approximative mais qui a séduit le public gadiri. 

La meilleure actrice est Sofia Manousha pour son rôle d'émigrée en Europe qui hésite entre respect des traditions familiales (le voile, etc.) pour épouser l'homme de sa vie. Le Festival, qui ose l'avouer qu'à demi-mot, aura été choqué par la réaction de certaines personnes lors de la projection de ce film français, Le Noir (Te) Vous Va Si Bien: des applaudissements lorsque la fille en question, ayant « trahi » sa religion, se fera égorger par son frère... 

A méditer. Quant à la meilleure réalisation, elle est attribué au film de Philippe Faucon, La Désintégration. Film choc (mais à la trame un peu trop facile) sur des jeunes immigrés qui, face au manque de respect de leur intégration en Europe, deviennent des extrémistes kamikazes. Enfin, the last but not least, le grand vainqueur (mérité!) n'est autre que La pirogue de Moussa Touré, qui repart avec le trophée du meilleur film et du meilleur scénario. Sorti chez nous en 2012 (présent à Cannes), le premier long métrage (hors documentaire) du sénégalais conte -de manière extrêmement réaliste (en gros plans) à bord d'une gigantesque pirogue qui avance dans la tempête contre vents et marées- la traversée d'hommes et de femmes du Sénégal pour rejoindre l'eldorado espagnol (et européen, donc) via les îles Canaries. Poignant!

Le fléau de l'immigration

« Les africains ont toujours bougé en Afrique. On a tendance à l'oublier souligne Moussa Touré. La relation entre le Maroc et le Sénégal, c'est une migration religieuse de longue date ». Quand on apprend que le smic est de 3500 dirhams par mois (environ 200 euros), on comprend mieux ces flux migratoires. Au Maroc, il y a soit des riches soit des pauvres, pas de classes moyennes. D'où ce nombre incalculable de mendiants (par manque de centres pour éduquer les jeunes enfants) mais dont certains... sont riches! « Tu mendies un jour, tu mendieras toujours » nous confessait le gérant du Pizza Hut local. Beau paradoxe. Les marocains du Maroc détestent d'ailleurs les marocains de l'étranger qui agissent de la sorte. « A l'image de la famine en Afrique Centrale, le problème de l'immigration est palpable depuis longtemps en Afrique constate Moussa Touré. Encore plus aujourd'hui car une autoroute vient de se construire entre le Sénégal et le Maroc. Le Maroc est devenu la porte d'entrée vers l'Europe. Mais j'ai l'intime conviction que le cinéma peut faire bouger les choses comme mon film l'a fait dans mon pays. Au niveau cinématographie, le gouvernement sénégalais a mis de l'argent (la CNC), les salles réouvrent et La pirogue suscite le débat au sein de la jeunesse». Pour lui, la solution de l'immigration est l'éducation. « Que les gens puissent apprendre aisément. Avoir 400 personnes par classe et donc être obligé de se lever à 4h du matin pour avoir une place assise, ce n'est pas normal! »

« Les Belges sont des Africains »

Le cinéaste semble avoir l'œil pour repérer les problèmes d'intégration. Moussa Touré planche en ce moment sur un nouveau film intitulé « Au pays des wallons et des flamands ».

« Lorsque j'ai rencontré pour la première fois un flamand, après le FIFF de Namur où mon film a été primé, et que je lui demandais ce qui se passait dans votre pays, sa réponse a été: 'Les Wallons sont paresseux'. Il disait qu'il nourrissait les wallons et en fait les wallons disent qu'ils l'ont fait avant eux. Bref, je me suis dit: 'Mais les Belges, ce sont des Africains, ils ont les mêmes problèmes de relation que nous!' Vous avez un problème purement africain. C'est pour cela que le sujet m'intéresse et que je vais l'aborder dans une fiction en comparant le problème belge au problème d'un village sénégalais qui détient deux ethnies différentes mais qui s'entendent pourtant très bien ». Benoit Poelvoorde et Fabrizio Rongione seront au casting et le film sera notamment produit par les frères Dardenne (les films du fleuve). Tournage prévu à l'automne 2014.

La présence noire, jaune et rouge

Malgré une organisation parfois brouillonne, des journalistes (pourtant belgo-marocains) fouillés à l'aéroport (avec leur autorisation de filmer) et un cinéma Rialto un peu vétuste, le Festival Cinéma & Migrations d'Agadir aura donc tenu ses promesses pour son dixième anniversaire. A savoir: évoquer les sujets sensibles et ne pas avoir peur d'aller à l'encontre du pouvoir. Du Sac de farine de la belgo-marocaine Khadija Leclère -pour qui le cinéma est « la politique des sens qui efface les différences et contribue à changer notre vision du monde »- au documentaire polémique du belge d'origine marocaine Mohamed Ouachen, Rencontre d'un ancien détenu de Tazmamart. « Je n'ai peur de rien avoue-t-il. J'ai eu quelques menaces mais des menaces de récréation ».

Deux artistes qui sont souvent vus comme des « étrangers» autant dans leur pays d'origine que dans celui d'accueil. « La thématique de la migration reste et restera toujours d'actualité concède Mohamed Ouachen. C'est un sujet qui est beaucoup lié à la question de la citoyenneté et de l'identité ». Arstite engagé mais pas enragé, Mohamed Ouachen aime mettre le doigt là où ça fait mal. «Etre enragé n'a jamais apporté grand chose, il faut plutôt la jouer intelligemment. Le cinéma peut offrir et proposer des alternatives. Le meilleur vivre-ensemble, dans notre époque moderne, est difficile mais pas impossible. Le cinéma peut créer un modèle de société qui irait à tout le monde. Même si, pour l'instant, ceci relèverait de la fiction ». Chemin artistique suivi comme jeune artiste et non via des jeunes issus de l'immigration, le belge est néanmoins conscient de la difficulté de la diversité culturelle dans le plat pays. « Il faut profiter des 50 ans de l'immigration marocaine en 2014 pour faire réfléchir à la question. Pour Bruxelles, il y a deux solutions. Soit forcer la diversité, histoire de quota. Ou qu'une réelle politique soit mise en place, l'intégrer dans une mentalité et pas faire une diversité de passage ». A l'image du spectacle La vie c'est comme un arbre qui s'amuse des clichés sur l'immigration et dans lequel il joue, Mohamed Ouachen ne sent ni belge, ni marocain. « Mon identité est bruxelloise car j'ai grandi là et j'y travaille. Le Maroc c'est ma famille. La Belgique, c'est le pays d'accueil de mes parents mais un pays qui se trahi aussi sur ses engagements. Mon identité n'est donc pas fixe. L'intégration est d'ailleurs un mot qui n'a pas lieu d'être pour les gens qui sont venus travailler en Belgique. Mais plutôt pour ceux qui ont besoin d'apprendre une langue et de s'inclurent dans la société. Chacun a sa propre histoire, faut pas mettre tout le monde dans le même panier »