Alors que Le Loup de Wall Street de Martin Scorcese caracole en tête du box-office, le film consacré à la vie du couturier Yves Saint Laurent s'apprête à l'en détrôner. Un biopic signé Jalil Lespert qui sera suivi par la version de la vie du créateur offerte par Bertrand Bonello. Sans oublier le Grace de Monaco signé Olivier Dahan. Lequel avait déjà explosé les records avec La Môme, oeuvre populaire retraçant la vie tumultueuse d'Edith Piaf à grands coups d'ellipses brouillonnes. Heureusement pour lui, le réalisateur français avait été sauvé par l'ébouriffante prestation de Marion Cotillard, couronnée par un Grand Chelem Golden Globes, Bafta, Oscar, César.

Si vous avez assez de ce genre de films basés sur la vie plus ou moins vraie d'un personnage bien réel, vous n'êtes pas au bout de vos peines. Car la source ne risque pas de se tarir de sitôt. Cela fait longtemps que les biopics fleurissent à Hollywood. Depuis une dizaine d'années, ils trustent même les récompenses décernées aux pros du 7e Art. Une mode qui a progressivement traversé l'Atlantique pour s'implanter en France.

Patrick Laurent, spécialiste cinéma à La Dernière Heure, n'est pas étonné que ce genre cinématographique connaisse un tel succès. "Le biopic permet d'illustrer des faits parfois très complexes", estime-t-il. "On l'a a vu avec Lincoln, qui permet d'expliquer la Guerre de Sécession. Grâce à des aspects humains, banals ou extraordinaires, on peut faire passer plus de choses. Ça parle plus au public. D'autant plus que les personnages mis en boîte sont souvent contemporains de l'audience. Celle-ci possède donc un point d'ancrage dans le réel, un référent par rapport au spectacle qui s'offre à ses yeux", ajoute le journaliste.


"Aller plus loin que le discours officiel"

Les producteurs ont également compris que ce dernier aspire à connaître l'envers du décor, derrière la vérité officielle. "Les premiers paparazzis sont nés lorsque l'on a compris qu'il existait une demande du public pour connaître la vraie vie des acteurs, au-delà de ce que les grands studios leur faisaient croire. Une certaine presse est née pour contrer ces histoires d'amour inventées de toutes pièces pour vendre un film."

Marion Cotillard, magnifique Edith Piaf dans La Môme, d'Oliver Dahan © Reporters


Une autre clé du succès résiderait donc dans cet attrait du public pour le côté méconnu des personnalités portées à l'écran. "Tout a été dit en ce qui concerne Edith Piaf, sa musique, sa love-story avec Marcel Cerdan. Mais finalement, on en savait peu sur elle-même. Les gens sont fascinés par ce type de personnalités. Le succès de magazines comme Closer ou Voici le prouve. Ils veulent connaître la vérité derrière les discours officiels. De plus, les réalisateurs sont bien aidés dans leur tâche par les acteurs qu'ils choisissent. Ils sont souvent très bons (NdlR: ceux qui auront vu Leonardo DiCaprio dans Le loup de Wall Street pourront le confirmer). Des témoins commencent à sortir du bois, à apporter leur pierre à l'édifice."


Une oeuvre forcément subjective

Mais le danger ne réside-t-il pas dans la proximité qu'un artiste peut avoir avec le personnage qu'il souhaite mettre en scène. A force de se documenter sur sa vie et inconsciemment, de se rapprocher, voire de s'identifier à lui, le réalisateur ne risque-t-il pas de passer à côté de son sujet ? "Tout est subjectif", objecte Patrick Laurent. "Mais en quoi est-ce dangereux ? On ne ment pas sur la marchandise. On propose une fiction, pas un documentaire. Tout n'y est pas forcément vrai. On peut également avoir plusieurs versions d'une seule et même personnalité. Pour être objectif à 100%, il faudrait réaliser un film en temps réel."

Certains s'étaient notamment émus de voir des pans entiers de la politique menée par Margareth Thatcher éludés par Phyllida Lloyd dans La Dame de Fer. La réalisatrice s'était pourtant défendue en affirmant avoir voulu faire un film apolitique. "On a que deux ou trois heures pour résumer tout un pan de la vie de quelqu'un. Forcément, il faut procéder par ellipses, par raccourcis. C'est donc au réalisateur de faire des choix."

Meryl Thatcher ? Margareth Streep ? - Meryl Streep, dans The Iron Lady © Reporters


"On ne peut pas demander à quelqu'un de faire un film entièrement à charge. Si on décide de se lancer dans un biopic, c'est que le personnage nous fascine, avec ses bons et ses mauvais côtés. Ceux-ci ressortent, d'ailleurs. Dans The Queen, la reine Elizabeth II est présentée comme quelqu'un de très froid dans sa gestion de la mort de la princesse Diana."

Il ne faut pas oublier non plus que ce genre de films est destiné à un public qui apprécie la personne dont on s'apprête à raconter la vie. Commercialement, "massacrer" le principal protagoniste n'est sans doute pas très judicieux. Ni le réalisateur, ni les producteurs n'ont donc intérêt à proposer un deux heures entièrement contre le "héros" de l'oeuvre.


Le biopic, un rôle à Oscar ?

Plus qu'un symptôme d'un manque d'originalité de la part des scénaristes, l'utilisation du biopic serait aussi une façon de faire passer plus efficacement une idée, une symbolique,"car si la personne est réelle, on a plus envie de savoir ce que dit le film". Camper un personnage existant permet également aux acteurs de se surpasser. Sur les dix dernières années, six acteurs ont décroché un Oscar grâce à ce genre de rôles. Daniel "Abraham Lincoln" Day-Lewis, Jamie "Ray Charles" Foxx, Sean "Harvey Milk" Penn et on en passe pourraient être rejoints par Leonardo DiCaprio pour sa prestation cocaïnée dans le dernier opus de Martin Scorcese.

Tu prépares déjà ton discours, Leo ? © Reporters


"Grâce aux techniques de grimage dont on dispose aujourd'hui, il est plus facile de "recréer" la personne", selon Patrick Laurent. "Quand on découvre les premières images de Yves Saint Laurent, c'est l'émerveillement. C'est un choc quand on aperçoit Pierre Niney à l'écran. Mais cela ne signifie pas automatiquement que la récompense est dans la poche. Demandez à Naomi Watts, qui vient d'être sélectionnée auxRazzie Awards". Nominée dans la catégorie "Pire actrice de l'année", l'Australienne paye ainsi sa piteuse prestation dans le mielleux Diana. Toutefois, être tête d'affiche d'un biopic semble aujourd'hui augmenter ses chances d'être sacré acteur ou actrice de l'année. Encore faut-il transformer l'essai sur pellicule.

"Avant, les "rôles à Oscar", c'était les handicapés, comme Dustin Hoffman dans Rain Man ou Day-Lewis dans My Left Foot. Aujourd'hui, c'est autre chose. Je reste persuadé que si le jeu est bon, alors on obtient cette reconnaissance." En cas de victoire le 2 mars prochain, le beau Leo pourra se targuer d'un succès basé sur le talent... tout en remerciant son Marty de mentor de l'avoir choisi pour être son Jordan Belfort. Une belle revanche pour un acteur déjà nominé en 1994 pour What's eating Gilbert Grape, un film dans lequel il campait le frère de Johnny Depp. Un frangin handicapé mental. CQFD ?

Aurélie Herman