C’était à prévoir, puisqu’elle était organisée pour la toute première fois dans… une gare, l’Union Station de Los Angeles, c’est à un train d’enfer que s’est déroulée la 93e cérémonie cérémonie des Oscars. Partie sur les chapeaux de roues, avec un discours choc de Regina King d’entrée de jeu faisant référence à George Floyd : "Cela a été une fameuse année et nous n'en sommes qu'au milieu. Nous pleurons la perte de tant de personnes et, pour être honnête, si les choses avaient tourné autrement à Minneapolis la semaine dernière, j'aurais pu troquer mes talons hauts pour des chaussures de manifestation. Maintenant, je sais que beaucoup d'entre vous, à la maison, cherchent leur télécommande lorsque vous avez l'impression qu'Hollywood vous fait la leçon. Mais en tant que mère d'un fils noir, je connais la peur avec laquelle tant de gens vivent et que la célébrité et l'argent ne changent pas. Mais ce soir, nous sommes ici pour célébrer. Ce fut en effet une année difficile pour tout le monde, mais notre amour des films nous a aidés à la traverser. Cela nous a fait nous sentir moins isolés et nous a connectés lorsque nous étions séparés."

L'inclusion et la diversité s'imposent sans conteste comme les grandes gagnantes de cette soirée historique, marquée par de nombreux records et quelques surprises. Tout comme Nomadland, qui truste trois des prix principaux. Ainsi, les femmes ont décroché 17 Oscars, battant le record de 15 en 2019. 

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Le premier trophée important, celui du meilleur acteur dans un rôle secondaire, a tout de suite confirmé la tendance: la soirée est bien placée sous le signe de Black Lives Matter, avec la victoire de Daniel Kaluuya. Qui a aussitôt rendu hommage au leader des Black Panthers à Chicago, Fred Hampton, qu'il interprète dans Judas and the Black Messiah : "Quel homme, quel homme. Comme nous sommes bénis d'avoir vécu à une époque où il a existé. Merci pour ta vie. Il a été sur cette terre pendant vingt et un ans. Vingt et un ans. Et il a trouvé un moyen de nourrir les enfants, d'éduquer les enfants, donner des soins médicaux gratuits, contre toute attente. Il a montré, il m'a montré, il m'a appris, et avec Bobby Seale, et le Black Panther Party, ils m'ont montré comment m'aimer moi-même. Et cet amour, ils l'ont répandu dans la communauté noire et dans d'autres communautés. Et cela nous a montré que le pouvoir de l'unité, que quand ils jouent diviser et conquérir, nous disons unir."

Chloe Zhao dans l'histoire

Mais le premier moment historique est tombé au bout d'une heure de cérémonie. Chloé Zhao est devenue la première Asiatique et seulement la deuxième femme à décrocher le trophée de la réalisation pour Nomadland, onze ans après Kathryn Bigelow (Démineurs). "J'ai grandi en Chine, mon père et moi jouions à un jeu, nous mémorisions des poèmes et des textes chinois classiques et nous les récitions ensemble et essayons de finir les phrases de chacun. Et il y en a un dont je me souviens particulièrement bien qui s'appelle The Three Characters Classics : 'Les gens à la naissance sont intrinsèquement bons.' Et ces six lettres ont eu un si grand impact sur moi quand j'étais enfant, et je les crois encore vraiment aujourd'hui, même si parfois, il peut sembler que le contraire est vrai. Mais j'ai toujours trouvé la bonté dans les gens que j'ai rencontrés partout où je suis allé dans le monde. C'est donc pour tous ceux qui ont la foi et le courage de s'attacher à la bonté en eux-mêmes et de s'accrocher à la bonté les uns dans les autres. Peu importe combien il est difficile de le faire. Ceci est pour vous. Vous m'inspirez pour continuer. Merci."

Le triomphe de la cinéaste engagée par Marvel pour The Eternals n'était pas terminé, puisque Nomadland a été sacré meilleur film. Fait rare: ce prix n'a pas été remis en dernier, mais a été suivi de ceux des deux meilleurs interprètes.

Sa comédienne dans Nomadland, Francis McDormand en a profité pour signer un exploit, celui de décrocher sa troisième statuette chauve (après Fargo en 1997 et Three Billboards, en 2018) égalant ainsi Meryl Streep, Ingrid Bergman, Walter Brennan, Jack Nicholson et Daniel Day-Lewis en tant que triple lauréate, à une longueur de Katharine Hepburn. "Regardez notre film sur le plus grand écran possible, a-t-elle déclaré. Et un jour, très, très bientôt, emmenez tout le monde, vous savez, dans un cinéma, mettez-vous côte à côte dans ce lieu sombre et regardez tous les films qui sont cités ici."

Grosse surprise finale: Chadwick Boseman ne l'a pas emporté. L'Oscar du meilleur acteur est revenu à Anthony Hopkins pour The Father. Ce qui lui permet, à 83 ans et 115 jours, de prendre la place de Christopher Plummer (82 ans et 75 jours au moment de sa victoire) en tant que plus vieux gagnant de l'Histoire de la cérémonie. Mais il brillait par son absence, ayant fait savoir avant la cérémonie qu'à son âge, il était bien mieux dans son lit...

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La soirée des grandes premières s'est poursuivie avec Yuh-Jung Youn, première Coréenne à décrocher l'Oscar du meilleur rôle secondaire féminin pour sa performance dans Minari. Par la même occasion, Glenn Close enregistre sa huitième défaite en autant de nominations: ici aussi, c'est un record, mais bien plus triste. La gagnante, du haut de ses 73 ans, à d'ailleurs rendu hommage à la perdante: "Je ne crois pas à la compétition. Comment peut-on gagner face à Glenn Close? Ce soir, je suis là. C'est juste que j'ai eu un peu de chance. Je pense que c'est peut-être aussi l'hospitalité américaine pour les acteurs coréens. Je ne suis pas sûre." Bonne perdante, Glenn Close a malgré tout assuré le show en dansant le twerk. Une scène assez surréaliste, surtout juste avant l'hommage aux grands disparus de l'année.

Soul triomphe

Soul, le premier long métrage de Pixar mettant un Noir en vedette, a poursuivi la tendance de l'inclusion en décrochant le prix du meilleur film d'animation.

Dans un registre plus choc, le vainqueur du court métrage, Travon Free, a, lui, descendu la police: "Aujourd'hui, la police tuera trois personnes. Et demain la police en tuera trois. Et le lendemain, la police aura tué trois personnes parce qu'en moyenne, la police américaine en tue trois par jour, ce qui équivaut à environ un millier de personnes par an. Et ces gens sont Noirs, de façon disproportionnée. Et, vous savez, James Baldwin a dit un jour que la chose la plus méprisable qu'une personne puisse être est indifférente à la douleur des autres. Et donc je vous demande simplement de ne pas être indifférent. S'il vous plaît, ne soyez pas indifférent à notre douleur."

Sans surprise, le prix du film étranger est revenu à l'excellent Drunk, de Thomas Vinterberg. Sur scène, le réalisateur danois s'est montré tout aussi émouvant que caméra sur l'épaule: "C'est au-delà de tout ce que je pouvais imaginer, sauf que c'est quelque chose que j'ai toujours imaginé... depuis que j'ai cinq ans ou quelque chose comme ça. Je me prépare à ce discours, dans les gares, à l'école, dans les toilettes et aujourd'hui je suis ici. C'est réel. C'est incroyable. Nous voulions donc faire un film qui célèbre la vie et les premiers jours du tournage, l'impossible s'est produit. Un accident sur une autoroute a pris ma fille. Quelqu'un qui regardait son téléphone portable. Et elle nous manque. Deux mois avant sa mort, elle était en Afrique. Elle m'a envoyé une lettre et elle venait juste de lire le scénario et elle était très excitée. (...) Et si quelqu'un ose croire qu'elle est ici avec nous, elle pourra d'une manière ou d'une autre la voir applaudir, applaudir et applaudir. Nous avons fini par faire ce film pour elle comme son monument. Alors, Ida, c'est un miracle qui vient de se produire. Et tu fais partie de ce miracle. Peut-être as-tu tiré des ficelles quelque part. Je ne sais pas. Mais celui-ci est pour toi. Merci beaucoup."

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Les plateformes de streaming n'ont pas réussi leur pari de faire main basse sur la cérémonie. Netflix repart avec cinq récompenses (Mank, Le Blues de Ma Rainey et My Octopus Teacher), Amazon avec deux pour Sound of Metal et Disney+ avec deux pour Soul. Pas mal, mais en-deça de leurs attentes.

Enfin, terminons par une petite note un peu chauvine: la coproduction belge, Sound of Metal, a décroché les Oscars du montage et du son. Pas sûr que ce soit l'événement de la soirée, mais cela fait toujours plaisir.

Le Palmarès

Film: Nomadland, de Chloé Zhao

Réalisation: Chloé Zhao (Nomadland)

Film d'animation: Soul de Pete Docter et Kemp Powers

Film étranger: Drunk de Thomas Vinterberg

Actrice: Frances McDormand (Nomadland)

Acteur: Anthony Hopkins (The Father)

Rôle secondaire féminin: Yuh-Jung Youn (Minari)

Rôle secondaire masculin: Daniel Kaluuya (Judas and the Black Messiah)

Scénario original: Emerald Fennell (Promising Young Woman)

Adaptation: Christopher Hampton et Florian Zeller (The Father)

Maquillage: Le Blues de Ma Rainey

Effets spéciaux: Tenet

Costumes: Le Blues de Ma Rainey

Son: Sound of Metal

Décors: Mank

Photographie: Mank

Montage: Sound of Metal

Musique: Soul

Chanson: Fight for You (Judas and the Black Messiah)

Court métrage: Two Distant Strangers

Documentaire: My Octopus Teacher

Documentaire court: Colette

Court métrage d'animation: If Anything Happens I Love You