Tideland. Un film déroutant et plein de poésie. À ne pas mettre devant toutes les mirettes

BRUXELLES Jeliza-Rose, dix ans, vit dans un drôle de monde. Ses poupées n’ont pas de corps, les lucioles parlent, les trains sont des grands requins et les placards s’ouvrent sur des mondes insoupçonnés. C’est que le vrai monde, celui que lui ont offert ses parents, n’a rien de folichon. Maman est héroïnomane et hautement maniaco-dépressive et papa, ex-star du rock, a les veines des bras qui ressemblent à du gruyère. Lorsque maman force un peu la dose et passe de vie à trépas, la petite et son ahuri de père partent s’installer à la campagne, dans la maison familiale aujourd’hui colonisée par les écureuils, les araignées, etc.
À peine arrivés dans ce gourbi, Jeliza-Rose prépare un fixe pour son papa… qui ne s’en remet pas. La langue pendante, les yeux dans le vague, il est bel et bien mort à son tour. Commence alors un drôle de voyage pour la gamine qui refuse d’accepter qu’elle est seule au monde et qui persiste à dormir sur les genoux d’un paternel de plus en plus froid et de plus en plus bleu.
Peu à peu, des créatures entrent dans le champ : inquiétante voisine taxidermiste (qui entreprend d’empailler le père dont elle fut la fiancée autrefois), rigolo voisin totalement barré au Q.I. de bulot (qui tombe amoureux de Jeliza-Rose). Sans oublier, bien sûr, les Barbies (ou ce qu’il en reste) que la fillette fait vivre au bout de ses doigts.
On ne sait que penser de la nouvelle folie de Terry Gilliam, tant, une fois encore, il repousse les limites d’un genre qui n’appartient qu’à lui. On est dérangé, c’est vrai, par cette scène d’ouverture où l’innocente (et ravissante) Jodelle Ferland qui campe la petite héroïne prépare un shoot à son père. Mais on est séduit, l’instant d’après, par la beauté des images, la poésie de la plupart des scènes et, surtout, par l’absence de barrières à l’imaginaire du réalisateur.
Inspiré (et adapté) d’un roman de Mitch Cullin, les obsessions de l’artiste sont partout, à commencer par la mort qui, de film en film, vient hanter les bobines. Et, à l’instar de Jeliza-Rose, comme pour faire le bravache, Gilliam la tourne en dérision, lui fait tirer la langue, la ridiculise. Il en profite, au passage, pour rendre hommage à Hitchcock, dans une scène plutôt comique ou une grand-mère momifiée ressemble étrangement à la mère de Norman Bates.
Finalement si, on ne sait quoi penser du film de Terry Gilliam : c’est un pur moment de poésie un peu trash, un vrai film d’auteur à ne pas mettre devant toutes les mirettes.