Deux images de cinéma de Michel Bouquet nous reviennent d’emblée en mémoire : dans Toto le héros (1991) de Jaco Van Dormael, en vieil homme persuadé d’avoir été échangé à la maternité avec son voisin d’enfance, et en archétype du bourgeois cher à Claude Chabrol, assassinant l’amant de sa femme dans La Femme infidèle (1968) puis sa maîtresse dans Juste avant la nuit (1971).

"Je ne me suis jamais considéré comme un acteur de cinéma intéressant", assurait-il, peut-être déçu de trop nombreux rôles troubles. Il apparaît à l’écran dès 1948 dans Manon d’Henri-Georges Clouzot et, surtout, dans Pattes blanches, de Jean Grémillon, écrit par Jean Anouilh. Il y crève l’écran en jeune marginal qui se sert de son amante, Suzy Delair, pour se venger de son demi-frère.

Dans son autobiographie Mémoire d’acteur, Michel Bouquet s’est dit "ébloui" par Jean Grémillon, sans qui il n’aurait jamais poursuivi l’aventure du cinéma. "Il avait une connaissance phénoménale de l’Histoire, […] osait des synthèses saisissantes avec une puissance d’évocation digne de Shakespeare […]. J’avais vingt ans. J’étais quasi analphabète. Fréquenter Jean Grémillon a été un déclic décisif. Je me suis dit : ‘Il faut maintenant que tu te cultives (...), que tu essaies d’être moins sot, de comprendre le monde toi aussi !’"

Puis, c’est le vide, jusqu’à La Sirène du Mississippi (1968) de François Truffaut. Michel Bouquet se méfiait de la caméra et du montage, lui qui, sur les planches, tenait à maîtriser son rythme. "Si j’avais affaire à un cinéaste imbécile, j’aurais l’air d’un imbécile", disait-il pour résumer sa hantise.

Six films avec Chabrol

Mais cette année-là Claude Chabrol écrit spécialement pour lui La Femme infidèle. Le réalisateur est, selon l’acteur, "son révélateur". Ils tourneront six films ensemble. "Voilà un grand directeur d’acteur ! Rien qu’avec sa caméra, il apportait de l’intensité à mon interprétation."

Conforté par ce "coup de foudre", il s’expose un peu plus. On le retrouve en flic obsessionnel dans Un condé (1970) d’Yves Boisset ou sculpteur aveugle, face au jeune Fabrice Luchini, dans Vincent mit l’âne dans un pré… et s’en vint dans l’autre… (1976) de Pierre Zucca.

Comme souvent, la reconnaissance des pairs tardera. Son premier César du meilleur acteur n’arrive qu’en 2002, pour Comment j’ai tué mon père d’Anne Fontaine, où il poursuit dans la veine des soldes d’une vie, comme dans Toto le héros, cette fois, en père médecin qui réapparaît dans la vie de son fils.

C’est "grâce à Anne Fontaine" que Michel Bouquet a enfin compris le cinéma, confiait-il. "Fallait-il une femme pour obtenir cet accouchement d’un vieil acteur de 75 ans ?"

La consécration se double d’un deuxième César, en 2006, pour son incarnation de François Mitterrand dans Le Promeneur du Champ-de-Mars de Robert Guédiguian, où le monstre sacré des planches fait corps avec l’animal politique.

"Si le film est une fiction sur Mitterrand, c’est aussi un document sur l’art de Michel Bouquet", affirmait Robert Guédiguian. "Si ça n’avait pas été Michel Bouquet, je ne crois pas que j’aurais fait le film. Michel Bouquet a une théâtralité naturelle […]. Pour ce rôle, il fallait une majesté."