Stephan Streker tire un film emballant et touchant de l’affaire Sadia Sheikh, Noces.

Les Kong, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. Mais là, le King fait fort : affronter en salle le dernier petit bijou belge, encensé par la presse internationale, c’est courageux. Bon, d’accord, c’est un poil chauvin comme entame d’article. Mais Noces, très librement inspiré de l’affaire Sadia Sheikh, mérite les éloges tant Stephan Streker aborde le délicat sujet de la double culture (belgo-pakistanaise, dans le cas présent) avec une subtilité et une ouverture d’esprit impressionnantes.

“C’est une histoire extraordinaire à raconter aujourd’hui, explique-t-il. Le film est inspiré de l’affaire Sadia Sheikh mais aussi d’autres histoires et de choses que j’ai inventées, mais ce qui préside, c’est la relation d’amour entre tous les membres de la famille. Chaque personnage est le siège d’enjeux moraux extrêmement puissants, qui les écartèlent.”

Il n’y a pas de parti pris pour l’un ou l’autre protagoniste…

“Jean Renoir disait :Il n’y a jamais de méchant dans mes films et cela m’a inspiré. Zahira n’est pas victime de monstres mais d’une situation monstrueuse. Un film avec un bon est des méchants n’est pas intéressant. Le fait de comprendre chacun des personnages est extrêmement important pour laisser le spectateur libre de juger. Bien sûr, il y a des actes condamnables, mais il faut pouvoir comprendre le ressenti et les motivations de chacun. Pour moi, Noces est un film d’amour.”

De par son style, ses ambiances, Noces rappelle My Beautiful Laundrette de Stephen Frears…

“C’est fou ce que cela me fait plaisir. J’adore ce film. C’est inouï de ne pas y avoir pensé plus tôt. C’est évident que l’approche la plus juste par rapport à ce type d’histoire est d’essayer de comprendre sans juger. Il faut laisser le spectateur libre de penser. Ce que j’aimerais, c’est que chacun se demande ce qu’il ferait dans cette situation. L’amour est là, mais il existe des forces supérieures qui poussent parfois à commettre des actes défiant toute logique. Cela en dit long sur le monde d’aujourd’hui.”

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Le moment le plus intéressant n’est-il pas la confrontation des deux pères, aux logiques fondamentalement opposées ?

“Je ne voulais pas que le personnage joué par Olivier Gourmet incarne une autorité morale. L’important, c’est son envie d’arranger les choses. Quand le père pakistanais dit qu’il y a beaucoup de femmes belges célibataires malheureuses et que lui ne nous embête pas avec ça, c’est un argument qu’on n’aurait pas pu inventer. Et qui m’a été dit à moi. Cette multiplicité de points de vue enrichit le débat. J’en suis très fier. Tout comme d’une scène qu’on n’a jamais vue au cinéma, le mariage traditionnel, avec un vrai imam pakistanais, par Skype. Cela se passe exactement comme ça.”

Zahira est un symbole de liberté ?

“J’adore ce personnage. Elle est espiègle quand elle dit que la tradition, cela a du bon quand elle veut dire non. Dès le départ, je voulais qu’on se dise qu’elle est indomptable. Presque tous les prénoms commencent par A et le sien par Z et ce n’est pas un hasard. Elle est l’exception.”

Comment avez-vous trouvé Lina El Arabi, qui l’incarne ?

“J’avais écrit à mes producteurs que je voulais une actrice ultradébutante, crédible en Pakistanaise, 18 ans, francophone et qui soit Elizabeth Taylor. Je suis fan de cette actrice, que je considère comme la plus grande de l’histoire du cinéma : elle a le regard haut, elle est indomptable. Or, dans le cinéma français, beaucoup d’actrices baissent la tête. Lina, elle, a naturellement un port de tête assez haut. La première fois qu’elle est venue pour les castings, je n’étais pas là et elle n’a pas été retenue. Comme je ne trouvais pas ma comédienne, j’ai revu tous les bouts d’essai. Je l’ai trouvée intéressante, mais pas extraordinaire dans la partie jeu. On a travaillé ensemble et elle m’a convaincu. Mais je n’ai été sûr de mon coup qu’à la fin de la première journée de tournage. Je lui ai fait jouer les deux scènes les plus difficiles, et toute l’équipe était emballée. Lina a tiré tout le monde vers le haut.”

De fait, on devrait beaucoup en parler à l’avenir.