Il y a 40 ans, dans le rôle de Zack Mayo, un beau gosse bien décidé à sortir de sa misérable condition en s’inscrivant à la très dure école des officiers pilotes de la Navy, Richard Gere gagnait ses galons de star internationale. Entre une série de pompes intenses et des longueurs éprouvantes, l’acteur devait aussi être au top – notamment dans les scènes torrides – avec la sexy Debra Winger. Et c’est justement ce mix mélo-militaire et romance qui fit de cette dramatique signée Taylor Hackford un succès populaire des années 80. Officier et Gentleman fera en effet un carton plein avec plus de 100 millions de dollars de recettes à l’époque. Il se classera même troisième au box-office américain 82 derrière E.T.et Tootsie. Depuis, le roi Richard a décidé de ne plus faire la guerre. Son arme absolue étant la bienveillance. Flash-back sur les grandes étapes de sa carrière…

Est-il vrai que vous avez rejeté quatre fois la proposition de jouer dans "Officier et gentleman"?

“Oui. Mais Jeffrey Katzenberg a su se montrer convaincant. Comme j’aime les gens pugnaces, j’ai finalement accepté.”

…Et qu'il y avait également quelques tensions entre vous et Debra Winger sur le set?

“Disons que j’avais, à l’époque, un ego boursouflé et que je n’acceptais pas qu’elle me vole la vedette. J’ai mis des années pour l’admettre. Au festival de Rome, Debra était venue sur scène pour me remettre un prix pour l’ensemble de ma carrière. Ce jour-là, j’ai admis qu’elle était mille fois plus à l’aise devant la caméra que je ne l’étais à l’époque. C’est une immense actrice mais la liste des stars ayant été approchées ou auditionnées pour jouer ma partenaire dans "Officier" était encore plus grande. Il y a eu Anjelica Huston, Kim Basinger, Sigourney Weaver, Rebecca de Morney, Jennifer Jason Leigh, Meg Ryan et Geena Davis. C’est finalement Debra qui décrocha le rôle parce qu’elle avait scotché tout le monde, deux ans plus tôt dans "Urban cow-boy" face à John Travolta.”

Zack Mayo, le rôle leader d'"Officier et gentleman", n'a pas vraiment emballé vos collègues masculins lorsqu'on leur proposa le rôle...

“John Travolta, Jeff Bridges et Kurt Russell ont tous dit non. Je venais de cartonner avec  "American gigolo", la production a donc tenté sa chance avec moi.”

Les pompes, vous les faisiez vraiment ou c'était une doublure?

“J’étais dans une forme olympique à l’époque. Je pouvais faire 80 ou 100 pompes les doigts dans le nez.”

Qu'avez-vous ressenti lorsque vous vous êtes vu la boule à zéro pour la première fois?

“Je ne pense pas que je l’avais déjà fait raser à ce niveau-là avant. Je ne sais pas. C’était un personnage. Ce n’était pas grave.”

Huit ans plus tard, en 1990, vous marquiez encore les esprits avec "Pretty woman". Le film aura un impact retentissant aux quatre coins du monde...

“Encore aujourd’hui, je me dis que j’ai eu une carrière vraiment fantastique. Ma fierté, c’est d’avoir été à l’affiche de films qui ont touché les gens. Et ce qui m’émeut le plus, c’est qu’ils ont traversé le temps. Vous savez, je viens d’un milieu modeste. Donc, le fait que ma vie d’acteur ait impacté tant de gens me stupéfie. "Pretty woman", c’était un alignement de planètes. En règle générale, il y a 400 personnes qui travaillent sur un film. Et si l’un d’entre eux se trompe ou dégage de mauvaises énergies, le film ne fonctionne pas. Pour une raison quelconque, tout le monde était sur la même longueur d’onde. La potion magique était là. Vous aviez Gary Marshall, Julia (Julia Roberts), moi et toute une équipe qui n’avaient qu’un désir : vous racontez une belle histoire.”

Quid de "Chicago", où vous montriez d'incroyables talents de chanteur et de danseur de claquettes?

“Chanter, ça allait encore. Je chante tout le temps. Sous ma douche, en marchant, en cuisinant. Mais faire des claquettes, ça, ce fût, en revanche, un sacré challenge. J’ai dû suivre des cours intensifs étalés sur plusieurs mois avant de pouvoir me sentir à l’aise avec mes godasses qui, entre nous, me faisaient terriblement souffrir. Cela dit, comparés à ce qu’ont enduré Catherine (Catherine Zeta-Jones) et Renee (Renée Zellwegger), je n’étais pas à plaindre. Je ne sais pas si vous avez déjà essayé de faire le grand écart avec des escarpins dont des talons de 10 centimètres ? Elles, c’était leur quotidien !”

Puisque vous citez Catherine Zeta-Jones, est-il vrai que vous avez dit non à "Wall Street", laissant ainsi le rôle de trader à Michael Douglas?

“Je ne démens pas.”

Pourquoi?

“Parce que ça me regarde.” (rires)

Vous avez longtemps été perçu comme un sex-symbol. Si je vous dit "femme", quels sont les adjectifs qui vous viennent à l'esprit?

“Grâce, sensibilité, douceur, patience et intelligence. Les femmes ont toujours eu une place importante dans ma vie. Je ne parle pas d’un point de vue sexuel, je parle surtout du point de vue de l’amitié. À quelques exceptions, je n’ai jamais été déçu par elles. Le problème c’est qu’elles sont parfois difficiles à décrypter.”

Mais est-ce que cette étiquette de Don Juan, de Casanova, vous gêne ou vous a gêné à un moment de votre vie?

“Je ne perçois pas les choses comme ça ! “Sex symbol”, désolé, mais je ne sais pas ce que cela signifie. C’est une image que l’on m’a fabriquée et que l’on m’a imposée. Je pense que ce sont les personnages que j’ai interprétés qui vous ont donné cette illusion. Les gens ont parfois des difficultés à compartimenter ce que vous incarnez à l’écran et ce que vous êtes dans la vraie vie.”

Tourner des scènes osées, ça ne vous a jamais posé de problèmes?

“Lauren Hutton, ma partenaire dans "American gigolo" a un jour raconté que pour l’unique scène de gaudriole du film, lorsque le réalisateur a dit “Coupez”, nous ne nous sommes pas arrêté. Moi, je ne m’en souviens pas. Comme toutes les scènes un peu chaudes d’ailleurs…”

Quelle est la plus belle chose qu'une femme ou des femmes aient faite pour vous?

“M’aimer et me donner des enfants ! Et c’est déjà beaucoup…”

Vous vous souvenez de la toute première chose que vous avez enseignée à l'un de vos enfants?

“Je me suis efforcé d’apprendre à Homer à respecter les insectes. Pourquoi les insectes ? Parce que si vous apprenez à un enfant, dès son plus jeune âge, à aimer ce qui est laid, petit et rampant, il y a de grandes chances pour que vous développiez chez lui, la tolérance et l’acceptation de la différence. Parole de bouddhiste.”

Quel père est Richard Gere?

“Mon fils est né à un moment de ma vie où je ne me suis jamais senti aussi bien. J’étais à la plénitude de mes moyens physiques, psychiques et sensoriels. Avoir un enfant plus tôt, plus jeune c’est vrai que c’est une chance. Sauf que moi, à 21-22 ans, j’étais immature, égoïste, instable. Je ne m’étais pas “fini” car je n’avais pas encore développé un certain degré de confiance en moi. Aujourd’hui, j’estime être un homme quasi-accompli. Cette sérénité m’a permis de ne plus m’éparpiller comme avant.”

Vous êtes issu d'un milieu modeste, si je me réfère aux articles que j'ai parcourus...

“Nous étions cinq enfants sous le même toit. Pour pourvoir à notre éducation, mes parents travaillaient comme des bêtes. Mon père cumulait deux jobs et il ne s’est jamais plaint de quoi que ce soit. Lorsqu’il avait un peu de temps de libre – et il en avait pour ainsi dire jamais – il nous le consacrait. En ce qui me concerne, je dispose du luxe inouï de gérer mon temps comme je le désire. De refuser ou d’accepter tel ou tel projet. Et ce, afin d’être 100 % disponible pour mes enfants. J’ai eu la chance de les voir grandir. De constater leur évolution psycho-sensorielle. Comblé. Je suis comblé.”

En 1986, vous rencontrez le Dalaï-Lama, devenu entre-temps votre gourou. Peut-on être un acteur vivant dans un monde de faux-semblants et être spirituel?

“Absolument pas. (rires). Le truc, c’est d’intégrer ces deux existences, de les fusionner. Je ne compartimente pas, ce ne serait pas jouable. Le fait d’être bouddhiste ne m’éloigne pas de la vie réelle, au contraire : je n’ai jamais été aussi attentif à mon environnement. Et ma vie n’est animée que par une chose : la bienveillance.”

Pourtant, vous semblez avoir pris du plaisir à incarner ces dernières années des personnages troubles, pour ne pas dire cyniques. N'est-ce pas un paradoxe?

“Nous sommes tous des êtres animés par d’étonnantes contradictions. Je vais être sincère en vous déclarant que jouer les personnages inattaquables et “propres sur eux” m’emmerde prodigieusement. Dans la vie, rien n’est blanc ou noir. Les images sont fragiles, comme la ligne qui sépare le vice de la vertu. Nous sommes tous coupables. Parfois, je suis face à un groupe de vingt personnes ou plus, et je demande s’il y en a une parmi elles qui n’a jamais fait quelque chose d’horrible dans sa vie. Personne, jamais, ne lève la main.

Au fond, qu'est-ce qui vous a poussé à vous investir dans la religion bouddhiste?

“Je devais avoir une vingtaine d’années. Je vivais alors à New York et pour ne rien vous cacher je ne me sentais pas particulièrement heureux. Je souffrais intérieurement et je faisais souffrir par mon mal-être les gens qui m’entouraient J’étais comme un animal recroquevillé sur lui-même et tiraillé par des émotions sombres, des frustrations, des aliénations (c’est l’époque où Richard était très accro au triptyque ravageur : sexe, alcool, drogue, NdlR). Le monde ne correspondait pas à mes attentes. En tous les cas, je n’y trouvais pas mes repères, mes marques. Tous mes modèles s’étaient effondrés. Il me fallait donc trouver au plus vite un moyen d’ôter cette gangue dans laquelle je suffoquais. Ce carcan qui m’empêchait de m’épanouir.”

Un acteur, pour vous, c'est quoi, ça représente quoi?

“J’ai toujours été gêné par la trop grande attention que l’on m’accordait simplement parce que j’étais un acteur ? Un type avec son nom à l’affiche à qui l’on posait toutes sortes de questions. Comme si je savais tout sur tout !”

Vous avez dit un jour que le métier d'acteur générait des attardés mentaux. Qu'entendiez-vous par là?

“Je ne sais pas si j’ai vraiment employé le mot “attardés” que je trouve un peu fort. “Immatures” collerait mieux. Les gens stables n’exercent pas cette profession qui consiste à se fondre dans la peau de quelqu’un d’autre. Or, pour être quelqu’un d’autre, il faut se détester soi-même. En tout cas, il y a une partie de moi qui est comme ça. Il y a un élément de dégoût de soi-même dans l’envie d’être acteur.”

Vous vous entretenez comment?

“Je ne fais pas du sport pour paraître au mieux mais pour dénouer des nœuds, des tensions intentions. Avec le yoga, j’ai appris à contrôler toutes ces manifestations négatives. À les évacuer. Quant à mes rides, pour moi, elles ne sont pas un problème. Elles témoignent de mon vécu, de mon cheminement personnel. Je mange sainement et j’évite de grignoter. Je suis aussi végétarien depuis des années. Je suis affolé quand je vois la consommation de viande à travers le monde.”

Quelle est la situation la plus absurde qui vous soit arrivée en tant que célébrité?

“Je tournais à New York “Cotton Club”. Un soir, très tard, j’ai eu envie d’uriner. Une envie tellement pressante que je me suis soulagé dans une contre-allée. Il faisait noir. Je pensais être seul. C’est alors que j’ai vu de la lumière. Celle d’une lampe torche appartenant à un policier. L’officier en question tout en braquant mon jet s’est approché de moi et m’a dit : “Monsieur Gere, je vais devoir vous dresser un PV, mais avant ça, je voudrais vous dire que si vous avez un jour besoin d’un garde du corps, vous pouvez compter sur moi !” Et il m’a tendu sa carte de visite pendant que je finissais de pisser. (rires) Je n’ai jamais cherché à être sous les projecteurs et je ne veux plus être pollué par ces émotions négatives.”

La mort, la craignez-vous?

“Non parce qu’on m’a enseigné le courage. En revanche, j’ai peur de la douleur physique.”