Sale année pour James Bond. Qui devait vivre sa 25e aventure officielle en 2020 et ne fera pas parler son Beretta avant avril 2021. Pire, alors que son prochain film s'intitule assez malheureusement Mourir peut attendre, son tout premier interprète, le plus emblématique aussi, vient de décéder. La BBC vient de l'annoncer: Sean Connery a passé l'arme à gauche à l'âge de 90 ans. Selon son fils, "il n'était pas bien depuis un quelque temps" mais est décédé "tranquillement" dans son sommeil, dans sa propriété aux Bahamas.

Sean Connery et James Bond, c'était une relation d'amour-haine. Lors du 40e anniversaire de la saga, en présence de la Reine d'Angleterre, tous les anciens porteurs du smoking étaient réunis au Royal Albert Hall, autour de celui qui occupait toujours le poste à ce moment-là, Pierce Brosnan. Tous, sauf Sean Connery. Qui n'avait toujours pas digéré, quatre décennies plus tard, la manière dont il avait été traité par la production. Il faut savoir qu'à l'origine, Albert Broccoli avait jeté son dévolu sur Roger Moore. Qui n'était pas disponible à cause du tournage du Saint. Sean Connery n'a été choisi qu'en deuxième lieu, avec un cachet très faible, d'à peine 20.000 $ (agrémenté de 105.000 $ de bonus). Et pour cause: James Bond 007 contre Dr No ne bénéficiait que d'un tout petit budget. Mais après l'énorme succès de cet opus initial, il ne fut pas question de lui donner le million de dollars qu'il réclamait (il en reçu juste le quart). Et ça, il ne l'a jamais accepté. S'estimant méprisé, il est resté en permanence en conflit avec Albert Broccoli.

Du genre rancunier, il accepta d'ailleurs de tourner dans un James Bond non officiel au titre ironique, Jamais plus jamais, Contre un cachet de 5 millions $ (soit plus que ce qu'il avait touché pour les six films précédents dans le costume de 007), plus 5 % des bénéfices. S'il y a bien une chose avec lequel l'indépendantiste écossais qui s'était installé aux Etats-Unis ne rigolait pas, c'était bien l'argent. C'est pour cette raison qu'il se montrait intraitable lors des rencontres avec le public: "Des autographes ? Je ne suis pas payé pour ça. Donc, je ne les signe pas."

Son amertume vis-à-vis de James Bond ne se limitait pas à l'argent, loin de là. Sa fortune était estimée, en début d'année, à 350 millions $. Largement de quoi lui faire oublier ses déboires initiaux. Il ne supportait plus, tout simplement d'être systématiquement assimilé à l'agent secret. Alors qu'il avait tourné énormément de grands films, comme L'homme qui voulut être roi, Le jour le plus long, Pas de printemps pour Marnie, Le Crime de l'Orient-Express, La Rose et la flèche, Un pont trop loin, La grande attaque du train d'or, Outland, Le Nom de la Rose, Highlander, Les incorruptibles, Drôles de confidences, Indiana Jones et la dernière croisade, Family Business, A la poursuite d'Octobre Rouge, Soleil Levant, Rock ou Haute Voltige.

Mélange détonnant de virilité et de charme, Sean Connery était à l'aise sur tous les terrains, que ce soit l'action, le drame ou la comédie, grâce à son sens de la dérision très poussé. Ainsi, lorsque nous l'interrogions sur sa complicité avec Catherine Zeta-Jones sur le tournage de Haute Voltige, c'est avec le sourire en coin qu'il avait répondu : "Vous savez, nous faisons un travail difficile, et il faut bien que quelqu'un se sacrifie. Non, elle embrasse très bien. Mais il faut voir les choses avec humour, sinon on devient fou !"

Avec la comédie, son grand dada, c'était la politique. "Il y a beaucoup de similitudes entre les deux milieux, nous expliquait-il au Festival de Cannes en 1999. Dans l'un et l'autre, on y donne volontiers des coups bas. A Édimbourg, des Américains venus voir Entrapment n'en revenaient pas, parce que j'étais massacré tous les jours par la presse. Je ne voudrais pas ne plus faire que l'un des deux métiers. Je ne suis pas un homme politique mais j'ai attaqué les médias écossais en raison du traitement peu équitable qu'ils me réservaient. Je n'étais pas à l'aise durant ce discours. L'important, c'était de faire entendre la voix du parti nationaliste. Il y a deux ans, elle ne trouvait aucun écho. Aujourd'hui, nous sommes l'opposition. Quatre partis s'affrontent sur les idées. C'est beaucoup plus sain. Une grande renaissance s'esquisse en Écosse. L'indépendance ? Je ne vois pas comment on pourrait diviser cette île ! Je crois que l’écosse devrait se retrouver à tout le moins sur un pied d'égalité avec l'Angleterre."

Son combat, il le menait aussi sur le terrain du cinéma. "J'ai lancé l'idée de créer un grand studio de cinéma en Écosse mais aussi un fonds pour l'éducation, car moi, je n'ai pas pu en bénéficier durant ma jeunesse. Mais tant qu'il n'existera pas une véritable industrie britannique du cinéma, nous resterons toujours dépendants des capitaux américains."

Sur ces deux derniers points, ses rêves ne se sont pas réalisés. Et professionnellement, il a toujours regretté de n'avoir reçu qu'un seul Oscar, pour Les incorruptibles en 1988, alors que sa popularité était immense et que de nombreux fans de James Bond le considéraient toujours comme le véritable 007.

Aux yeux de tous, il était considéré comme l'un des hommes les plus sexy de toute l'histoire du cinéma. Dans la vie, il était du genre casanier. Marié à Micheline Roquebrune depuis 1975 (il avait eu un enfant avec sa première épouse, Diane Cilento), il était aussi fidèle en amour que dans ses convictions.

Aujourd'hui, ce n'est pas seulement le James Bond historique que le monde entier pleure. Mais un immense acteur, qui aurait mérité d'être roi d'Hollywood.

© © Sony Pictures Television Inter

Il a été fait chevalier par la reine au palais de Holyrood en 2000.