Les studios de cinéma sont souvent critiqués pour leur manque d’audace. Mais il arrive, de temps à autre, qu’on se demande quelle mouche les a piqués avant de donner leur feu vert à un projet totalement dingue. Comme celui de Das Boot. Une vraie folie, sur papier. Demander 35 millions de Deutsche Marks (soit l’équivalent de 15 millions de dollars, le deuxième plus gros budget du cinéma allemand) à des producteurs allemands, français et américains, pour un film de six heures (raccourci à 2 h 29 dans sa version originale de 1981), afin de décrire l’ennui et la terreur vécue par un équipage allemand en 1941 tenait de la gageure. L’empathie n’est certainement pas le premier sentiment qui émerge en évoquant cette histoire. Et d’ailleurs, lors de la première du film aux États-Unis, lors du Festival de Los Angeles, un tonnerre d’applaudissements a accompagné la séquence d’ouverture, dans laquelle on apprend que 30 000 des 40 000 sous-mariniers allemands ont péri durant la seconde guerre mondiale. C’est dire si ce n’était pas gagné d’avance. D’ailleurs, il mit plusieurs années pour arriver à ses fins. En 1976, les studios américains voulaient en effet confier le rôle principal à Robert Redford. Wolfgang Petersen refusa : il craignait que la star n’attire toute la lumière et déforce le récit.

À l’arrivée, il eut raison : ce fut un triomphe. Car il avait réussi l’impensable : faire oublier la nationalité des soldats et les atrocités qu’ils s’apprêtaient à commettre, pour ne faire ressortir que la détresse humaine, les conditions de vie épouvantables, la claustrophobie et le désespoir.

Il faut dire qu’il ne négligea aucun détail pour la reconstitution de cette histoire vraie qui a inspiré Le Styx au romancier Lothar-Günther Buccheim. Deux répliques des U-Boot furent spécialement construites pour l’occasion, l’une capable d’aller dans l’eau, l’autre pour les scènes d’intérieur. Pour la petite histoire, celui qui fut plongé dans un bassin géant en Bavière ne résista pas aux conditions de tempêtes, et dut être réparé pour la scène finale. Car, histoire d’augmenter le réalisme, tout fut tourné dans l’ordre chronologique, afin que les barbes des marins soient réalistes. Et pas que les barbes : aucun acteur ne fut autorisé à sortir, pour garantir la blancheur de leur peau, comme celle des sous-mariniers.

Résultat : à la surprise générale, Das Boot a rapporté plus de cinq fois son budget (84,9 millions $ de recettes mondiales). Comme quoi, l’audace peut payer.