J'ai vu tuer Ben Barka. Thriller politique aux accents melvilliens

BRUXELLES Plus de trente ans après L'attentat d'Yves Boisset, Serge Le Péron donne à la fameuse affaire Ben Barka un éclairage nouveau qui révèle bien des détails sur cette fausse énigme qui faillit faire vaciller le pouvoir gaulliste vers le milieu des années soixante. J'ai vu tuer Ben Barka sort en fait tout juste quarante années après les événements. Le titre évoque une déclaration du cinéaste Georges Franju, lequel fut impliqué bien malgré lui, en compagnie de sa consoeur Marguerite Duras, dans l'enlèvement du célèbre opposant marocain alors réfugié en Algérie, mais de passage en France pour y rencontrer ceux qui devaient préparer en sa compagnie un ambitieux documentaire sur l'exploitation des richesses tiers-mondistes par le capitalisme occidental.

Selon la thèse du présent ouvrage, ce projet de film n'était qu'un prétexte pour attirer Ben Barka dans un guet-apens ourdi par les services secrets marocains et la CIA avec la bienveillance des autorités françaises. La victime se laissa convaincre par le pseudo-producteur Georges Figon dont la confession fut publiée en janvier 1966 par L'Express, quelques jours après que l'intéressé, devenu un témoin trop dangereux, ne fut découvert suicidé.

La construction non chronologique du film donne à celui-ci une véritable dimension romantique dans le sens le plus noble de celle-ci. Visiblement passionné par le cinéma d'époque, Le Péron s'est magistralement joué de tous les pièges de la reconstitution historique. Plutôt que de faire exploser les budgets sur les moindres détails, l'auteur de L'affaire Marcorelle a préféré se concentrer sur la valeur de ses comédiens pour nous plonger dans un récit traité avec minutie en dépit de zones d'ombre obligatoires, tant et si bien qu'à l'arrivée, J'ai vu tuer Ben Barka est une belle réussite sur le plan du style, qu'un Melville en personne n'aurait sans doute pas dénigré.

Et l'auteur du Cercle rouge n'aurait certainement pas désapprouvé non plus le choix d'un comédien de la classe de Charles Berling en tête d'une distribution comprenant également Mathieu Amalric, Jean-Pierre Léaud (Franju) et une très surprenante Josiane Balasko en Marguerite Duras. Voilà un petit bijou pour les cinéphiles passionnés de thrillers politiques.

© La Dernière Heure 2006