Cette troisième plongée au cœur de la Mafia a du sens dans l’œuvre de Martin Scorsese. Mais une part de l’inspiration n’y est plus.

The Irishman est un film somme. En 3h30 à l’écran, il éclaircit un des derniers mystères de l’histoire criminelle des Etats-Unis : la disparition en 1975 de Jimmy Hoffa, puissant leader des Teamsters, le syndicat des camionneurs, avec, en prime, un soupçon de révélations sur Kennedy, les anticastristes, Nixon et la mafia. Mais le film est d’abord la confession d’un tueur de la mafia. Vétéran de la Seconde Guerre devenu camionneur, Frank Sheeran (Robert De Niro) entre au service de Russell Bufalino (Joe Pesci), parrain aussi puissant que discret. Frank monte en grade, détaché auprès de Jimmy Hoffa qui finance les casinos de la mafia.

Plaisir fétichiste

Le cinéphile fétichiste appréciera les retrouvailles de Martin Scorsese avec le duo De Niro-Pesci, renforcés d’Al Pacino ou d’Harvey Keitel. A l’aune de ses sources authentiques, The Irishman forme une trilogie avec Les Affranchis (1990) et Casino (1995). Et, plus intimement, une tétralogie avec Mean Streets (1973) qui révéla le réalisateur. Charlie (Keitel) s’y acharnait à sauver de lui-même son ami Johnny Boy (De Niro). Ici, Frank tente de sauver son ami Hoffa. Sa confession tardive est teintée de culpabilité. Frank, c’est Charlie en fin de parcours. Coïncidence : Scorsese a imaginé le second quand le premier affrontait un conflit de loyauté crucial.

Mais ce vingt-cinquième film de Scorsese déçoit aussi. Le réalisateur nous a habitués à des scènes d’exposition symboliques : prière dans Mean Streets , confrontation entre la réalité et le fantasme du gamin qui rêvait d’être gangster pour Les Affranchis , descente aux enfers dès le générique explosif de Casino . Ici, les premières minutes sentent un peu l’hospice, celui où Frank Sheeran traîne ses remords. The Irishman a l’apparence d’un film de la vieille école. Le réalisateur et ses acteurs principaux sont septuagénaires : une part de l’énergie n’y est plus.

Contrepoint

Dans la mesure où Le loup de Wall Street (2013) était speedé comme son protagoniste, on aimerait croire que le train de sénateur de The Irishman est volontaire, contrepoint formel des Affranchis et de Casino . Les personnages y vivaient à cent à l’heure leur ascension avant de se prendre le mur.

Joe Pesci résume ce changement de tonalité. Chien fou dans le diptyque précité, il incarne cette fois la force tranquille d’un notable mafieux, soucieux d’ordre. Plus il parle bas, plus il est menaçant. Un regard vaut sentence de mort. L’acteur en impose, virtuose au point de faire regretter sa semi-retraite.

Comme sur l’affiche, il domine ses deux partenaires, jadis maîtres du jeu, moins subtils. Concédons à Pacino que Hoffa, leader populiste et hâbleur, se devait d’être dans l’exubérance. De Niro, dont c’est la neuvième collaboration avec Scorsese, a le masque et le rictus figés. Effet de son lifting numérique ? L’acteur jadis loué pour ses métamorphoses ne peut remonter l’horloge biologique.

Manque d’éclat

Ce de-aging des trois têtes d’affiche a englouti une bonne part des 160 millions de dollars de budget allongés par Netflix – sans compter les voitures, les beaux costumes et décors vintage.

Si le cinéma a été un peu oublié en route, c’est qu’il y a l’empreinte de Netflix : la loi des séries. Dont acte : Scorsese délivre un film de dialogues, avec de vieux messieurs devisant autour de tables ou dans des suites d’hôtel. On attend, en vain, la séquence virtuose et inventive qui fit l’art du réalisateur. Si un éclat scorsesien survient, c’est de la nostalgie, plus de l’avant-garde (Frank qui fait la leçon sur l’art de choisir le bon pistolet pour exécuter un contrat duplique l’instant VRP de l’achat des armes dans Taxi Driver ).

“We’ve done what we could” : “On a fait ce qu’on pouvait” dirait Russell. “This is what it is” : “C’est comme ça” conclurait Franck.

The Irishman  Chronique mafieuse De  Martin Scorsese Scénario Steven Zaillian Avec Robert De Niro, Joe Pesci, Al Pacino,.. Durée 3h30

En salles en Belgique ce 13/11 et sur Netflix dès le 27/11.