Conflit ukrainien: "Emmanuel Macron a créé beaucoup de confusions et c'est ce que les Russes attendent"

Ce matin dans son émission "Il faut qu'on parle", Maxime Binet recevait Tanguy Struye de Swielande, professeur de relations internationales à l'UCLouvain. L'occasion de faire le point sur la situation tendue en Ukraine.

A-t-on déjà été aussi proche d'une guerre avec la Russie aux frontières de l'Europe? C'est évidemment la question que tout le monde se pose depuis le regain des tensions aux abords de l'Ukraine. Pour le professeur de relations internationales Tanguy Struye, "c'est clairement la première fois en 30 ans et depuis la fin de la Guerre froide que l'on a des tensions aussi importantes qui pourraient mener à une guerre dans la région". L'invité rappelle cependant que la guerre existe en fait déjà depuis 2014 entre Russes et Ukrainiens, mais qu'elle restait fort cachée.

Peut-on dès lors déjà parler de nouvelle Guerre froide entre Russes et Américains? Tanguy Struye se montre prudent avec les analogies. "Ce qui est certain, c'est que la compétition entre les grandes puissances est de retour. C'est donc une opposition Etats-Unis - Russie, mais c'est aussi la Chine. Ce conflit représente en tout cas une mauvaise nouvelle pour tout ce qui est gouvernance, tout ce qui est coopération entre grandes puissances. Et cela vaut pour des questions de sécurité mais ça vaudra aussi probablement pour des questions de changement climatique, etc."


"Occuper un pays comme l'Ukraine avec 100.000 hommes, ils n'y arriveront pas"

La Russie a déjà placé 100.000 soldats russes à la frontière avec l'Ukraine, mais va-t-elle vraiment l'envahir et quand? "Difficile de répondre", déclare Tanguy Struye. "Car au final, c'est Poutine qui va prendre la décision. Mais la pression diplomatique est importante car le fait d'amasser autant de milliers d'hommes permet à Poutine de se mettre dans une position de force en tout cas au niveau militaire. Après, 100.000 hommes, c'est beaucoup et peu. C'est un très grand chiffre, mais occuper un pays comme l'Ukraine avec 100.000 hommes, ils n'y arriveront pas. Le but ici évidemment, c'est de veiller à ce que l'Ukraine soit instable. Un scénario possible est d'envahir une partie de l'Ukraine pour créer une zone tampon qu'ils pourraient sécuriser."


"Du point de vue russe, l'Europe est décadente"

Le professeur revient sur les différentes raisons pour lesquelles la Russie cherche à envahir l'Ukraine. "Il y a d'office une revanche de la part des Russes par rapport à la fin de la Guerre froide et une certaine humiliation. On l'a d'ailleurs vu dans plusieurs discours de Poutine ces dernières années". Mais pour Tanguy Struye, la raison principale est ailleurs. "La priorité de la Russie par rapport à l'Ukraine, c'est d'avoir une sphère d'influence qui sécurise Moscou. Que ce soit par rapport à l'Otan d'un point de vue sécuritaire ou par rapport à l'élargissement de l'Union européenne d'un point de vue des valeurs démocratiques. Car la Russie reste elle fort conservatrice. L'Ukraine, la Biélorussie et la Géorgie sont donc des pays hyper importants pour les Russes afin de créer une zone tampon entre l'empire occidental et l'empire russe. Car du point de vue russe, l'Europe est décadente. Il faut savoir qu'au Kremlin ou dans les éditos des médias russes, on condamne les valeurs progressistes européennes. Certains des conseillers de Poutine vont d'ailleurs jusqu'à expliquer aux Russes qu'on a admis chez nous les mariages entre les hommes et les animaux. Cava jusque-là pour décrédibiliser l'Occident et le modèle occidental. Poutine a donc peur que la Russie évolue, comme un peu la Belgique, sur l'avortement, le mariage gay... Depuis 2016 d'ailleurs, la Russie a repris le contrôle de tout ce qui est média et internet, pour éviter que l'idéologie occidentale ne parvienne jusqu'à la population russe."


Outre ces deux aspects, il y a également le prestige et la volonté de figurer parmi les grandes nations. "Les deux grandes puissances de demain seront les Américains et les Chinois. Un pays comme la Russie se cherche un peu entre ces deux grands", affirme notre invité. "La Russie a connu une grande période puis un déclin. Et Poutine veut un peu revenir parmi les grands. C'est donc une volonté d'être respecté, de prestige, de réputation. Pour l'instant, Poutine arrive par la force à montrer que la Russie est un acteur important. De là à montrer qu'il soit respecté par l'Otan, les Américains ou les Européens, ça reste une autre discussion parce que cela dépendra de l'issue des négociations".

"Macron joue trop la carte unilatérale"

Et l'Europe dans tout cela? Le professeur de relations internationales à l'UC Louvain explique qu'elle joue un rôle au sein de l'Otan. "Les Américains consultent énormément avec les Européens, notamment la France, l'Allemagne et les pays baltes", précise Tanguy Struye.

Celui-ci pointe cependant du doigt le rôle joué par le président français Emmanuel Macron dans le conflit. "Maintenant, si on prend l'Union européenne en tant que telle, là on voit que les institutions europénnes sont assez absentes des négociations. On ne voit donc pas Ursula Von der Leyen ou Charles Michel aux avant-postes. Pourquoi? Une des raisons principales est que la présidence est actuellement entre les mains des Français et que ceux-ci prennent l'initiative. Macron a ainsi surpris voici 10 jours en entamant des discussions de manière un peu unilatérale, ce qui a d'ailleurs un peu surpris tout le monde. La méthode Macron, en jouant la carte unilatérale, a du coup créé beaucoup de confusions et c'est ce que les Russes attendent: qu'il y ait des divisions entre les pays européens, l'Otan, les Etats-Unis. Ca a donc été une opportunité pour les Russes. Je pense que la France, à travers Macron, voulait aussi montrer qu'elle existe et c'est un peu ce que je reproche aux Français: on a tendance à l'oublier parfois ici en Belgique ou en Europe car on croit que la France défend toujours les intérêts européens mais en fait la France défend toujours ses intérêts d'abord. La France a parfois tendance à oublier que l'Europe, c'est 27 pays."


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