Divers Michel Boujenah ne comprend pas qu’on laisse parler autant les extrémistes de tout bord.

Du comique à la politique, il n’y a parfois qu’un pas. Certains empruntent facéties, mimiques ou voix aux politiques pour faire rire. D’autres, comme Coluche en son temps, ont carrément franchi la frontière pour s’essayer à la chose politique avec plus de sérieux. Pour Michel Boujenah, invité de La Dernière Heure hier, la politique n’est pas un fonds de commerce. "Ce n’est pas un milieu qui me tente. Ça m’intéresse, j’en parle un petit peu dans mon spectacle, mais la politique n’est pas un sujet de prédilection pour moi. C’est un sujet important en tant que citoyen car ce serait idiot de vivre en dehors du monde."

Certains comiques ont pris le parti d’en rire. François Hollande, un bon client, est-on trop dur avec lui ?

"Non, les humoristes font leur métier. Ils le font avec violence, avec impertinence et c’est la garantie de la démocratie. Il ne faut jamais empêcher les humoristes de faire le travail. Ce que je n’aime pas dans le bashing sur François Hollande, ce n’est pas celui des humoristes, c’est celui de certains journalistes qui parlent au président de la République avec un irrespect total."

Est-ce que ce bashing du pouvoir en place par les médias pourrait contribuer à la montée de l’extrême droite ?

"Un artiste a dit il n’y a pas longtemps : avant, l’extrême droite n’avait pas le droit de parler car elle tenait des propos impossibles, aujourd’hui elle parle et demain elle agira. Ma conviction c’est qu’ils avancent masqués, ils ne sont pas sincères et n’ont pas les solutions aux problèmes importants des pays dans lesquels on vit. Je sais bien qu’ils mentent mais ils sont dans la position idéale. Ils n’ont pas de proposition."

Le contexte géopolitique leur offre-t-il un terrain de jeu idéal ?

"C’est comme dans le sport. Tant qu’ils ne sont pas sur le terrain, c’est facile de dire ce qu’il faut faire. Mais une fois qu’ils seront sur le terrain, ce sera beaucoup plus compliqué et il est évident que ce qui se passe dans le monde aujourd’hui n’est pas étranger à la montée des nationalismes. Avant, on pensait que c’était lié à l’insécurité et à l’immigration mais il y a des endroits où il n’y a pas d’immigration et l’extrême droite y progresse très rapidement. La montée du FN est surtout issue d’une désagrégation de la classe politique, qu’elle soit de gauche ou de droite, que d’un réel intérêt pour l’extrême droite. Moi, ce qui me fait très peur, sans faire d’amalgame, c’est le laxisme formidable qui existe vis-à-vis des prédicateurs dangereux. On les voit tenir des propos qui sont contre la démocratie et on les laisse parler. Ils ont pignon sur rue ! Il y a 15 ans ou 20 ans, ils étaient interdits de parole. Aujourd’hui, pourquoi n’agit-on pas ? Si moi je dis que je vends de l’héroïne, je serai arrêté par la police."

Et Dieudonné…

"C’est un antisémite et un fasciste, il devrait être en prison. Il faut arrêter avec ça. Il tient des propos qui sont punis par la loi, il faut l’arrêter et même arrêter d’en parler."

Ces images, ces icônes de l’extrémisme créent-elles des amalgames qui expliquent la peur de l’autre, de l’immigré ou du migrant ?

"Dans les années 50, on a fait venir des immigrés pour travailler avec l’espoir de rentrer plus tard au pays. Personne, ni eux ni les gouvernements, n’a compris qu’ils allaient rester. Ils ne se sont donc pas intégrés car leurs enfants n’ont pas été élevés dans cette optique. Aux États-Unis, il y a le serment. Ils en ont fait des patriotes américains. Nous n’avons pas fait des immigrés chez nous des patriotes. Ils ne se sentent pas français mais vivant en France de nationalité française et algériens ou marocains ou autre mais en même temps ils ne sont pas algériens ou marocains car s’ils retournaient là-bas, ils ne pourraient pas y vivre. On a accumulé des erreurs monumentales des deux côtés. C’est ça une des raisons de la fracture et qui me fait peur. Maintenant, au bout de 50 ans, pour réparer ça et en faire des patriotes, c’est compliqué ou impossible. Moi, quand je suis arrivé, je savais que c’était pour rester. Je vis en France, je travaille en France, je suis français, mais d’origine tunisienne. En gros, nous, on s’est intégrés. Ceux qui ont choisi de s’intégrer et d’éduquer leurs enfants en disant on est français, musulman, ont fait de grandes réussites. En ce qui concerne les migrants d’aujourd’hui, il doit y avoir des cas très différents. Je ne connais pas assez leur situation. Je pense que, forcément, parmi la masse, il y a des mecs peu recommandables, mais il y en a toujours quand on prend une telle masse de personnes, c’est logique."

"Je ne pourrais pas vivre en Belgique à cause de la météo"

D’autres migrants ont fait parler beaucoup d’eux en Belgique, ce sont les exilés fiscaux. Comprenez-vous leur position ?

"Moi je dis qu’on ne mange que trois fois par jour, donc je ne comprends pas qu’on se casse, à moins de tomber amoureux de la Belgique ou d’une Belge et d’avoir envie de s’installer ici. Moi, je ne pourrais pas vivre en Belgique, car j’ai un problème avec la météo. Ici, vous êtes capables d’avoir plusieurs saisons dans la même journée. Vous inventez des saisons : le printomne, par exemple. Mais en ce qui concerne les exilés fiscaux, le système de la fiscalité française est tellement dingue que certains pourraient perdre 60 % de leur patrimoine en vingt ans. Je défie qui que ce soit, pas les grandes fortunes riches de génération en génération, qui a travaillé dur pour gagner sa vie d’accepter de devoir perdre autant d’argent. Maintenant, si c’est pour gagner de l’argent qu’on est de toute façon incapable de dépenser, ce qui est le cas des plus fortunés, à quoi ça sert ? Mais le vrai problème, ce sont ces multinationales comme Amazon qui ne paient pas d’impôts chez nous. Honnêtement, ça représente quoi les exilés fiscaux dans l’économie française ? C’est une paille, ce n’est pas les milliards d’impôts qui ne sont pas payés par Amazon. À un moment, il faut remettre les pendules à leur place comme disait Johnny Hallyday."

La Belgique n’a pas qu’un attrait pour les exilés fiscaux, elle fait parler d’elle aussi par le sport et notamment ses champions de tennis. En France aussi, le tennis est un sport roi. Le retour de Yannick Noah est-il la solution pour remporter la Coupe Davis ?

"Je vous rappelle juste un détail. Ce sont les joueurs, sur le terrain, qui gagnent les matches. Alors un capitaine peut aider, mais il ne faut pas déconner non plus. Si j’avais dans mon équipe Federer et Nadal, ainsi que Djokovic, tous des Tunisiens mais on ne le sait pas (rire), on va la gagner la Coupe Davis. Ce sont les joueurs qui vont gagner. Mon point de vue, c’est que Monfils est peut-être le meilleur Français qu’on a aujourd’hui mais il a l’air instable. On a des joueurs formidables en France. Tsonga, Gasquet, et d’autres. Donc je ne pense pas que Noah est magicien. Cela dit, quand on a gagné la Coupe Davis à Lyon, avec Forget et Leconte, il s’est passé un truc. Leconte, opéré 6 mois avant d’une hernie discale, a battu Agassi et Sampras. On savait qu’Henri pouvait battre n’importe qui en mettant son cerveau sur off. Il ne fallait pas qu’il réfléchisse car le muscle du cerveau n’a jamais été entraîné chez Henri (rire). Alors, oui, Yannick avait réussi ça. Peut-être qu’il pourra le faire avec Monfils. Il a un tel pouvoir de persuasion qu’il peut peut-être faire quelque chose. Moi, ce que je n’ai pas aimé dans cette histoire, c’est la manière dont Arnaud Clément a été viré. Il ne le méritait pas. Mais un capitaine de Coupe Davis ne les voit que peu dans l’année. Comment peut-il leur changer le cerveau en si peu de temps ? Techniquement, ils sont prêts. Le reste, c’est une question de mental. Ils devraient tous faire une psychanalyse..."

"L’humour, c’est ma langue"

"Faire rire, c’est la preuve que les autres sont vivants", assure Michel Boujenah, qui vient de tourner une comédie douce-amère (Cœur en braille) dans nos contrées."Rire est une façon de soigner les autres et soi-même. Mais ce n’est pas parce qu’on fait des spectacles qu’on va mieux, on va juste moins mal. Je connais peu d’artistes profondément heureux. Si Van Gogh n’avait pas peint, il se serait suicidé plus tôt !"

Comme dans son one-man-show Ma vie rêvée, l’humoriste a donc décidé de rêver sa vie pour la vivre. "Si on rêve sa vie très fort, on peut finir par la vivre, insiste celui qui va également le jouer aux USA fin 2015. Ce sont d’ailleurs les rêveurs qui ont changé le monde." Celui qui n’en a "rien à foutre d’être une vedette aux États-Unis" car il vit"très bien ici" ne cache pas la nostalgie de son enfance. "Je n’ai pas la nostalgie de la Tunisie, mais de ma Tunisie, mon enfance à moi. Le drame des sociétés actuelles est qu’on nous oblige à laisser notre enfance de côté. Arrêter de rêver ou de faire l’enfant alors que c’est notre plus grande fortune !"

De quoi rappeler qu’à 62 ans, "ce n’est pas vieillir qui me fait peur mais bien mourir ! Ça m’angoisse car j’ai des tas de choses à faire. Comme de ne rien faire aussi. Profiter de la vie, de mes amis et de mes enfants. Joseph a 17 ans, Louise 15 et on n’a pratiquement jamais voyagé ensemble… Je ne fais que travailler, je m’en veux énormément. Là, j’ai dit qu’on partirait pour Noël mais c’est horrible, je me sens handicapé. Car si personne ne l’organise, je suis perdu. C’est pourquoi je vais toujours dans les mêmes hôtels, car le seul endroit où je me sens chez moi, c’est dans un théâtre ou dans ma Méditerranée. Je n’ai pas envie d’aller ailleurs."

Paradoxal pour celui qui a justement des origines d’ailleurs. "Quand j’ai fait de mes faiblesses une force, c’est devenu quelque chose de formidable ! J’ai recollé mes morceaux, je me suis retrouvé. Quand je suis qui je suis, mes mots me viennent plus facilement. L’humour me construit, c’est ma langue."

Faire rire en restant lui-même "pour que les gens découvrent qu’on peut vivre ensemble", tel est son credo. "Boujenah, on ne le définit plus comme Juif tunisien aujourd’hui. On dit Boujenah, entre larmes et rires. C’est une victoire mais parce que je suis resté moi-même. Par contre, c’est plus compliqué d’être juif, je n’ai jamais autant ressenti l’antisémitisme qu’aujourd’hui… Ce qui me fait peur. Tous les jours, on frappe des juifs. Quand il y a des journalistes tués à Charlie Hebdo , il y a des millions de gens dans la rue mais imaginez l’attentat de l’hyper casher seul, il n’y aurait pas eu autant de gens. L’antisémitisme est devenu banal. Inquiétant."




Interview > Vincent Schmidt