Art comptant pour rien

"C' est sûr que des vulgarisateurs en Belgique, on n’est pas nombreux !” , s’exclame Laure quand on lui explique la raison de notre appel. La jeune femme proche de la trentaine a lancé il y a quatre ans la chaîne Art comptant pour rien . Chaque mois, elle publie en moyenne une vidéo dans laquelle elle analyse l’art contemporain, souvent en relation avec l’actualité prégnante du moment. Les gilets jaunes, par exemple, ont récemment fait l’objet d’une capsule. Un sujet incontournable pour cette Bruxelloise de cœur, originaire du sud de la France et qui s’est installée dans la capitale après des études d’arts plastiques à la Sorbonne, à Paris. Elle raconte comment lui est venue l’idée de lancer une chaîne YouTube consacrée à l’histoire de l’art : “Je me suis rendu compte que les gens ne comprenaient pas facilement l’art contemporain, souvent considéré comme élitiste dans sa bulle dorée… Je me suis dit que j’allais essayer de montrer qu’au contraire, l’art est un reflet, un écho, un témoignage du présent et j’essaie de le désacraliser.” Avec une formation rudimentaire au montage vidéo acquise durant ses études, elle a décidé de se lancer “parce qu’à l’époque, il n’y avait qu’une seule chaîne sur l’art que je connaissais.” Après quatre ans d’existence, aucune concurrence n’est venue lui faire de l’ombre. Et cela fait maintenant presque 2 ans que la jeune femme vit en partie grâce à son travail. “Je ne m’attendais pas à ce que ça intéresse autant” , raconte notre interlocutrice. Pour se financer, elle fait appel à des musées et est épaulée par son producteur, chargé de dénicher des financements pour lui permettre de continuer à produire du contenu, “en me posant des questions auxquelles je n’ai pas les réponses.” Pour continuer de se cultiver, et ensuite

Chat sceptique

© D.R.

Dans le monde YouTube francophone, nombreux sont les créateurs de contenus venus de France. “Certainement pour des raisons démographiques”, estime Nathan Uyttendaele, à l’origine de la chaîne belge Chat sceptique. Il aurait pu choisir de s’adresser à sa grand-mère – “c’était sur la table, pendant un moment” –, mais c’est bien à son chat que ce docteur en sciences dédie ses vidéos articulées autour des chiffres. Il faut dire que pour cet universitaire, la statistique est une passion… bien plus que pour ses étudiants, apparemment. “Au début de ma carrière, je donnais des cours de statistiques en tant qu’assistant à l’université. La plupart de mes étudiants n’étaient pas hyper intéressés et ça m’a marqué parce qu’évidemment, moi, ça me passionne… C’est pour ça que j’ai voulu montrer aux gens comment je vis la statistique”, explique l’”édutubeur” aux 137 000 abonnés.

Sur des thématiques variées mais toujours liées à l’analyse des chiffres, l’objectif de ce statisticien est de transmettre ses connaissances, “toujours dans un esprit critique.” Après cinq années d’activité et une seconde chaîne (La statistique expliquée à mon chat) qui jusqu’à son arrêt en 2018 a connu un véritable succès, Nathan Uyttendaele ne cache pas sa surprise d’avoir su fidéliser un si large public. Il tâche désormais de maintenir la qualité de sa chaîne et d’améliorer ses connaissances de vidéaste apprises sur le tas, en publiant en moyenne une vidéo par mois avec un objectif de 100 000 vues, qu’il atteint régulièrement.

Le système belge

© D.R.

Samy est étudiant en troisième année de science politique à l’UCL. Cet adepte de chaînes de vulgarisation scientifique – “YouTube est ma source principale de divertissement” –, a décidé de mettre ses connaissances au service des citoyens en lançant il y a 3 ans Le système belge, une chaîne où il explique dans des vidéos au format court comment fonctionne l’État (avec parfois un détour par la politique internationale).

Comment écrit-on une loi ? Quel rôle joue le roi ? Quels sont les différents niveaux de pouvoirs dans le pays ? Autant de questions auxquelles Samy tente d’apporter des éléments de réponse. “L’idée est, vraiment sans prétention, d’éduquer et d’intéresser au sujet politique car ce sont des thèmes qu’il faut un peu maîtriser je crois, surtout avec la complexité belge…”, explique le jeune homme d’une vingtaine d’années. Selon lui, le succès de la vulgarisation n’est pas une tendance étonnante : “Avec un tuto vidéo, c’est plus interactif. On a tout de suite l’impression de comprendre. Mais c’est un challenge de rendre accessibles et compréhensibles des sujets politiques complexes.”

Ces derniers mois, les cours l’ont un peu accaparé. Mais Samy reste déterminé à produire du contenu, “peut-être en revenant sur des sujets déjà traités pour éviter des imprécisions, et monter un peu le niveau.”

La minute belge

© D.R.

Vous connaissez certainement l’expression en stoemelings, le verbe froucheler ou le mot kicker. Mais en connaissez-vous l’origine ? Fabrice Armand, oui. Du moins, aujourd’hui. Ce Belge d’origine française actif dans le secteur de l’audiovisuel raconte : “Plus jeune, à l’école, j’entendais toujours des belgicismes mais je ne les connaissais pas tout le temps.”

Le réalisateur et scénariste a toujours eu un faible pour ces mots qu’il trouve “truculents”. C’est comme ça qu’est née l’idée de La minute belge, une série de capsules vidéo d’une minute trente qui expliquent l’origine d’un belgicisme et le mettent en situation. “L’idée, c’était de faire découvrir les belgicismes à mes camarades français. Et de le faire de manière humoristique, que ce soit léger”, raconte Fabrice Armand. Avec une voix off (Thierry de Coster) et des vidéos animées, le tout est très imagé et percutant. “Ce qui est rigolo, c’est qu’on a fait ça (avec le coauteur Dimitri Ryelandt, NdlR) pour se marrer et pour les Français, mais on se rend compte que les Belges regardent également et sont fiers de leur patrimoine”, poursuit le réalisateur.

Suite au succès inattendu de la série, La minute belge s’est exportée au format BD. Le tome 3 est en cours de préparation, et une saison 2 au format vidéo devrait également bientôt voir le jour.

Vivre de YouTube,une véritable possibilité ?

La question de l’argent généré par le boom du secteur de la vidéo en ligne déchaîne les passions. Certains YouTubeurs gagnent très bien leur vie grâce à ce modèle économique. Pourtant, ce n’est pas la plateforme qui constitue leur principale source de revenus. “En gros, pour gagner 1 000 €, il faut réaliser 5 millions de vues”, résume Laure de la chaîne Art comptant pour rien.

La plupart des YouTubeurs génèrent en effet des revenus grâce aux publicités et annonces diffusées au début, en milieu ou à la fin de leurs vidéos. Pour être rémunérés, les créateurs doivent participer au Programme “Partenaire YouTube”, accessible sur certains critères d’éligibilité basés sur le nombre d’abonnés (1 000) et d’heures de visionnage sur 1 an (4 000 heures). Mais une fois éligible, l’argent ne coule pour autant pas à flot. “Les revenus publicitaires ne sont pas un eldorado, pas du tout !”, prévient Nathan Uyttendaele (Chat sceptique). “Concrètement, avec 100 000 vues par mois, YouTube me verse 100 €… pour deux semaines de travail à temps plein !” L’universitaire, qui enseigne la statistique à l’université, vit en partie grâce à YouTube, en complément de son salaire de professeur. Une situation précaire, qui lui offre un revenu décent avec l’aide de son public, qui le finance via des plateformes de crowdfunding. “En moyenne, par mois, environ 400 donateurs me versent 1 000 €, dont il faut déduire impôts et taxes”, explique le statisticien. De quoi vivre correctement, sans pour autant mener la grande vie.

YouTube propose d’autres solutions pour gagner de l’argent, notamment le service de souscriptions aux chaînes, qui permet aux fans de s’abonner mensuellement à un créateur pour recevoir en échange des contenus exclusifs ou en avant-première. Ils peuvent ainsi, par exemple, visionner une vidéo avant sa sortie grand public. Mais cette solution reste toutefois, elle aussi, limitée en termes de revenus. En réalité, les personnes qui gagnent leur vie confortablement sur la plateforme le font grâce à des partenariats avec des marques, dont elles font la promotion dans leurs vidéos. C’est véritablement cette dernière solution qui permet à certains influenceurs, sur YouTube mais également sur d’autres plateformes, de s’enrichir parfois considérablement.

Lire aussi: Quand YouTube rend (plus) intelligent