Dans une lettre ouverte adressée à la DH, Cathy Thomas, directrice artistique du Fou Rire Théâtre, déplore la mise à l'écart d'une série d'acteurs culturels non éligibles pour bénéficier des aides décidées dans le cadre de la crise sanitaire. Elle fustige le mépris dont sont victimes les petites structures de proximité et appelle la ministre de la Culture à revoir sa copie.

Condamnées au silence depuis la mi-mars et le confinement, les salles de spectacles se meurent. Et ce n’est pas la réouverture annoncée pour le 1er juillet des jauges de 200 spectateurs maximum qui va changer grand-chose à l’affaire. Les acteurs de la culture sont nombreux, voire unanimes, à le dire : ils seront les derniers à reprendre leurs activités une fois le spectre du coronavirus classé parmi les mauvais souvenirs.

La ministre de la Culture Bénédicte Linard l’a dit devant le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles : “Le secteur culturel est le secteur le plus touché par la crise économique. Ses effets se feront non seulement sentir sur la saison actuelle, mais aussi sur la saison prochaine et également la suivante”. D’où la mise en place d’aides, dont un fonds d’urgence de 8,6 millions d’euros destiné à venir en aide, entre autres, à la culture mais aussi à l’accueil de l’enfance, au sport, etc, auquel a été ajouté une seconde tranche de 8,5 millions d'euros.

Mais tous les acteurs ne seront pas logés à la même enseigne. Pour certains, il n’y aura rien parce qu’ils ne seront pas éligibles pour obtenir cette aide.Ils ne font pas partie des 321 institutions culturelles dont les dossiers ont été retenus par l'administration. C’est ce que Cathy Thomas, directrice artistique du Fou Rire Théâtre, dénonce dans une lettre ouverte adressée à la ministre. Un coup de gueule et un appel au dialogue qu’elle a fait parvenir en exclusivité à la DH.

Madame la Ministre,

Le 12 juin au matin, j’apprends par la presse, comme tant d’autres la répartition du fond d’urgence destiné à la culture concernant les premières aides… Et j’ai envie de hurler ma colère et ma déception.

Je déteste le conflit, dans la colère rien ne se résout. L’orgueil s’en mêle et l’objectivité se fait la malle.

Aristote disait d’ailleurs : “La colère est nécessaire ; on ne triomphe de rien sans elle, si elle ne remplit l’âme, si elle n’échauffe le cœur ; elle doit donc nous servir, non comme chef, mais comme soldat”. Sachez, Madame la Ministre, que c’est à de nombreux petits soldats de la culture méprisée que vous allez devoir rendre des comptes.

Les petits soldats de l’ombre que représentent les trente-six structures culturelles reniées par votre politique maladroite et incomplète apprennent qu’ils ne seront pas soutenus pour les aider à dépasser la crise sanitaire que nous traversons. Rien ne sera mis en place pour leur relance parce que, je vous cite, seules les structures déjà subsidiées par la FWB recevront un dédommagement.

Arrêtez-moi si je me trompe, Madame la Ministre, mais je ne vous ai pas entendu faire de telles restrictions à l’annonce des mesures sanitaires que nous avons tous dû respecter : les trente-six oubliés de votre politique méprisante ont fermé leurs portes le 18 mars dernier en mettant en péril leurs métiers et leurs stabilités. À l’instar de toute la population. Nous n’avons pas hésité une seconde à mettre la population belge à l’abri en sacrifiant nos revenus et nos métiers. Pourquoi devrions-nous être les seuls à ne pas être sauvés ? Quel est l’argument majeur de votre surdité à nos appels ? L’humour n’est pas un art ?

Permettez-moi de vous éclairer sur la structure que je représente et que j’imagine vous connaissez à peine.

Le Fou Rire théâtre, pourtant un lieu aujourd’hui reconnu, pour sa qualité de programmation sa diversité, la convivialité qu’il offre et le respect qu’il porte aux artistes, aussi bien de renom qu’en devenir a reçu dernièrement un prix pour une création – “Art thérapie” qui soigne l’art et le cœur autour du cancer “la Balade des pavés” Cette pièce est en passe de recevoir l’obtention du label santé publique.

Nous avons une identité Bruxelloise : garder le Bruxellois à l’honneur et lui rendre ses notes de noblesse, préserver l’essence même de notre ville et de nos origines est essentiel pour nous.

Nous sommes, ne vous en déplaise, un maillon important du tissu artistique de la FWB. Cette même FWB qui par votre entremise nous insulte aujourd’hui dans notre dignité et nous met en péril.

Pour rappel, Madame la Ministre, la FWB invitait en ces termes le monde culturel à faire appel à elle : “Le Fonds d’urgence est accessible aux opérateurs culturels, organisateurs d’événements et producteurs de cinéma qui : • bénéficient, à la date du 10 mars 2020, d’une reconnaissance, d’une convention ou d’un contrat-programme, d’une subvention ponctuelle, ou de toute autre aide prévue par un dispositif de soutien de la FWB en matière culturelle”. Le Théâtre FOU RIRE jouit d’une attestation de reconnaissance et reçoit un subside annuel dit de fonctionnement. D’autres structures parmi les trente-six reniés aussi. Alors ? Quel est le problème ? Quel argument de dédain pouvez vous opposer à notre appel à l’aide ? Votre Fonds d’urgence n’est-il ni plus ni moins qu’un effet d’annonce ? Comment osez-vous un tel camouflet à l’égard des acteurs culturels de notre francophonie ?

Au risque de me répéter, à travers un live FB le soir même, j’ai la chance de vous demander quelques explications à ce sujet.

C’est à cette occasion que vous m’avez répondu que “seules, les structures déjà subsidiées par la FWB auront un dédommagement et que les critères pris en compte excluent d’office les 36 structures précitées, vous avez ajouté que c’était dur à entendre et qu’il y aura une enveloppe pour l’événementiel, pour le cinéma, les musées, etc.” Ma question dès lors est la suivante : Où est donc l’enveloppe pour les petits lieux ? En quoi consiste la deuxième aide ? Puisque première aide il y a eu ! Aider ceux qui sont déjà aidés ? Est-ce là uniquement votre politique ?

Pourquoi ne pas avoir fait une répartition exceptionnelle à situation exceptionnelle comme annoncé initialement ? Pourquoi certains percevront plus de 200 000 €. Devront-ils justifier l’affectation de ce dernier ?

Pourquoi avoir exclu nos petites structures de proximité qui souffrent déjà tant et qui sont nécessaires au paysage Bruxellois ? Elles font partie de notre patrimoine…

L’os à moelle 60 ans ! Le jardin de ma sœur 30 ans pour ne citer qu’eux ! Il y avait “L’injuste destin du pangolin”, il y a maintenant “L’injuste destin de nos petites structures” pourtant reconnues indispensables à notre quotidien, indispensables à nos vies de quartier !

Je terminerai en vous contant cette anecdote, Madame la ministre. Notre Fou Rire sort de la crise doucement, soutenu par la force de son public, qui a répondu à notre appel à l’aide. Nous ouvrirons nos portes grâce à un tsunami de générosité lancé via une plateforme de financement participatif. Si je trouve cela admirable de la part de notre public, je ne trouve pas cela normal. C’est absolument scandaleux de constater une démission politique doublée d’un mépris là où les gens, impactés eux aussi par le Covid-19, ont donné de leur poche !

J’ai foi en la vie, je crois au dialogue, à l’intérêt pour l’autre, à la coopération, tout cela représente des valeurs efficaces à la production, à la création et au vivre ensemble.

Je reste à l’écoute de mes émotions pour mener à bien cet échange. Je déteste les rapports de force et ce n’est pas dans ma nature mais, s’il vous plait il faut rectifier cette injustice à l’allure discriminatoire !

Accordez-nous au moins une voix au sein de vos “40” afin d’établir un nouvel équilibre. Il est indispensable que nos lieux soient représentés !

Je demande à ce que vous puissiez nous recevoir et qu’ensemble, nous puissions trouver une solution pour continuer à exister : et si nous inventions ensemble ?

Le public aime le Fou Rire, tout comme le public aime ces endroits de proximité culturels variés, ces café-théâtres qui donnent vie à des quartiers qui en ont encore plus besoin aujourd’hui !

Unissons et rassemblons ! Vous avez de belles valeurs, vous défendez la voix des femmes ! La petite enfance…. Je suis certaine que vous aurez de l’empathie à l’égard de mon désarroi. Je compte sur vos valeurs féminines pour une économie culturelle plus humaine, plus équitable et donc plus juste !

La crise m’aura au moins enseignée ceci : je ne peux plus donner sans compter pour avoir le droit d’exister dans ce paysage culturel embourbé et inégalitaire !

En espérant que vous donnerez une suite favorable à ma demande Madame La Ministre.

Cathy Thomas, Directrice artistique