La réalisation des vingt premières pages du Secret de l’Espadon fut terriblement difficile", rappelait régulièrement Edgar P. Jacobs (il avait ôté le "d" de son prénom pour "faire" plus anglo-saxon) à la fin de sa vie.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des dessinateurs sont contraints de multiplier les boulots pour survivre. Edgar P. Jacobs n’échappe pas à cette précarité. Il travaille à mi-temps pour Hergé (sur les couleurs et les décors), a accepté un contrat pour illustrer La Guerre des mondes de H.G. Wells et doit faire vivre sa nouvelle série Blake et Mortimer apparue dans le premier numéro du Journal de Tintin, dont le premier numéro est apparu le 26 septembre 1946 ; il y a tout juste 75 ans.

Une révolution pour des milliers de lecteurs qui découvrent Tintin et sa nouvelle aventure, Le Temple du soleil, dans ce nouveau magazine qui ne fait que 12 pages et accueille aussi les aventures de Corentin Feldoë de Paul Cuvelier, La Légende des quatre fils Aymon signée Jacques Laudy et donc Le Secret de l’Espadon d’Edgar P. Jacobs. Pour mettre en avant sa série, le dessinateur est aussi prié de fournir une couverture originale pour le magazine tous les mois. Un travail de forçat. D’autant qu’Edgar P. Jacobs est un perfectionniste ("Il était d’une exigence avec lui-même qui n’a jamais cessé de me surprendre. J’étais plus approximatif que lui et je m’émerveillais d’une telle patience, d’un tel scrupule dans le travail…", dira Hergé à propos de son compagnon de route dans ses entretiens avec Numa Sadoul) et que le projet qu’il avait travaillé pour ce magazine n’était absolument pas celui-là. Amateur d’histoire, Jacobs avait suggéré un projet de récit médiéval historico-légendaire intitulé Roland le Hardi. Mais, avec Corentin et La Légende des quatre frères Aymon déjà programmés, Jacobs est prié de revoir sa copie de fond en comble en quelques semaines.

La marque Flash Gordon

Pendant la guerre, Jacobs, qui avait un temps bien gagné sa vie en France en tant que chanteur lyrique, doit se replier sur la Belgique. Les temps sont durs, lui qui a notamment accompagné Mistinguett au Théâtre de l’Alhambra à Bruxelles dès 1922, lui le baryton qui s’était fait un nom outre-Quiévrain est obligé de courir les cachets à Bruxelles et à Mons ("Ce sont les pires moments de ma vie professionnelle", expliquait-il rétrospectivement), à multiplier les dessins publicitaires pour les grands magasins bruxellois.

En 1942, l’entrée en guerre des États-Unis va donner un nouveau cap et décidé de la future carrière de Jacobs. Le magazine belge Bravo ! (lancé en néerlandais en 1936 et dans sa version française en 1940 parce que l’éditeur ne peut plus toucher le public batave) fait appel à lui pour reprendre la série Flash Gordon (Gordon l’intrépide chez nous) d’Alex Raymond. Les planches made in USA n’arrivent plus jusqu’à Bruxelles. Jacobs va donc reprendre à main levée l’aventure en cours de ce héros. La reprise durera cinq semaines sans que personne remarque vraiment la substitution de dessinateur… avant que la censure allemande intervienne et interdise ce héros trop américain. Jacobs devra trouver en une planche la manière de boucler cette aventure.

L’éditeur lui propose alors de trouver une nouvelle histoire dans le registre du fantastique qui puisse remplacer le héros américain. Jacobs revient avec… Le Rayon U.

L’artiste - en un pied de nez aux censeurs - reprend tous les codes graphiques de Flash Gordon et va même jusqu’à reprendre la typologie des personnages. On retrouve donc un policier, un savant intelligent et profondément bon et un traître au service des méchants soldats…

Quand son projet est refusé par les éditeurs du magazine Tintin et qu’on lui conseille de trouver des pistes de science-fiction en dernière minute, la piste du Rayon U, qui ne sortira en album en format italien que 20 ans plus tard, est donc activée. Une fois de plus, Jacobs va transposer les personnages rencontrés dans Flash Gordon, Lord Calder devient Blake ; le professeur Marduk (Zarkof dans Flash Gordon) devient Mortimer ; et le capitaine Dagon (Lungan dans Flash Gordon) monte en grade et devient le colonel Olrik, l’archétype du méchant vraiment méchant et incontrôlable. Pour le casting de ce trio, Jacobs va puiser tout près de lui, Jacques Van Melkebeke incarnera Mortimer ; et Jacques Laudy, Blake. Et Olrik ? Ce sera une forme d’autoportrait. La base est jetée, Jacobs va y ajouter une quantité de travail phénoménale. Des tonnes de rencontres avec des scientifiques. Il veut que tout ce qu’il pourra décrire soit réaliste. Le fantastique ne l’autorise pas à faire n’importe quoi. Tout doit être et sera réaliste. L’Espadon fascinera les lecteurs du Journal de Tintin pendant près de trois ans. La demande est telle que l’éditeur du magazine publiera cette aventure en deux tomes de 62 pages en 1950 et 1953. Une première pour la maison de Lombard. Edgar P. Jacobs profitera de cette édition pour redessiner complètement les 20 premières planches. Le mythe est né, suivront des albums cultes comme Le Mystère de la Grande Pyramide, La Marque jaune, L’Énigme de l’Atlantide ou SOS Météores… Jacobs a imposé un univers, un style, exigeant, audacieux mais aussi très littéraire avec ces énormes phylactères qui ne sont pas qu’une répétition emphatique du dessin mais qui le complètent pleinement.

Blake et Mortimer, une œuvre au Centre belge de la bande dessinée

Du 30 septembre 2021 au 16 avril 2022, l’univers d’Edgar P. Jacobs a établi ses quartiers dans les murs du Centre belge de la bande dessinée (20 rue des Sables, dans le centre de Bruxelles).

L’occasion de découvrir toute la finesse du travail d’un artiste hors norme. De percevoir la minutie avec laquelle il travaillait en découvrant notamment la maquette de l’Espadon qu’il avait fait construire par des artisans bruxellois.

L’occasion aussi de parcourir les grands thèmes qui ont façonné la personnalité de ses héros et enrichi une série qui, après Maître Jacobs, est parvenue à se relancer avec un beau crédit.

L’occasion de s’immerger dans une œuvre mythique et dans l’un des plus beaux écrins muséaux bruxellois. L’opportunité aussi de pouvoir remettre cette œuvre dans son époque, ce qui permet de comprendre toute l’actualité des préoccupations d’Edgar P. Jacobs. Un visionnaire qui ne laissait rien au hasard et qui a pu asseoir son univers sur une véritable base scientifique. Un parcours fascinant pour les puristes et les simples amateurs.