Pierre-Emmanuel alias PE, chroniqueur sur NRJ, a passé un coup de gueule sur les réseaux sociaux.

Fier d’être Belge, mais…, écrit ainsi l’humoriste jodoignois, produit par Vincent Taloche et gagnant de la scène ouverte du Festival International du Rire de Liège en 2016, sur son compte Facebook. Cette année du côté de Montreux (plus gros festival d’humour Francophone en Europe…) il y avait 5 humoristes Belges : Fanny Ruwet, Florence Mendez, Farah, Laurence Bibot et Alex Vizorek qui avait même l’honneur de présenter un gala. Pas un seul média francophone Belge n’en a parlé… quand il s’agit de parler de la Flandre qui réduit son budget culture de 60 %, là les médias francophones sont capables d’en parler… catastrophe culturelle… drame… bla bla bla. Mais quand il s’agit de porter ses artistes, la presse francophone de Belgique est plutôt aux abonnés absents. En même temps je les comprends, ils sont trop occupés avec Eden Hazard… il mange trop, il mange moins, il a fait caca, il n’a pas marqué, apparemment il a mieux joué, il roule en Peugeot… manque plus que le résultat de sa dernière coloscopie et on sera bon”.

Avant que PE ne poursuivre sur une réalité culturelle bien plus profonde qu’elle n’y parait (voir plus loin). “Chers médias francophones de Belgique, je suis persuadé qu’il reste un peu de place à côté d’Eden pour un peu mieux valoriser vos artistes, comme ça, on évitera des articles du genre : Pablo Andres réussit l’exploit de remplir Forest National. Car si pour vous, qu’un humoriste belge arrive à remplir la plus grande salle de Bruxelles est un exploit, c’est que culturellement vous êtes actionnaire de ce petit drame. Vive la Belgique. Vive la culture. Et n’attendez pas que vos artistes soient validés par la France pour les valoriser. Bisous.”


Que les médias francophones -la DH en premier- n’aient pas parlé des Belges à Montreux, c’est une (triste) réalité. Même si notre quotidien pourtant sportif a toujours essayé de mettre en lumière ces talents émergents de la scène humoristique belge. Un “art” devenu aujourd’hui incontournable, tant il truste tous les secteurs (télé, scène, cinéma, radio, Youtube, musique, entreprises, etc.). Tout comme les événements qui gravitent autour (les festivals Juste pour rire, ComediHa !, Smile and Song, Voo Rire, Made in Brussels Show, Kings of Comedy, etc.) La DH est même souvent devenue précurseur sur le sujet. Nous étions, par exemple, le premier quotidien national à mettre sur le devant de la scène des humoristes comme Nawell Madani, Laura Laune, Florence Mendez, Fanny Ruwet, Farah, Cécile Djunga mais aussi Félix Radu, Kody, Etienne Serck, Inno JP, (même PE!) et on en passe. Ceux-là mêmes qui écumaient les cafés-théâtres bruxellois il y a encore quelques années voire quelques mois.

Mais au-delà de la maxime qui stipule qu’il “ faut réussir en France pour être validé en Belgique”, le problème semble encore plus complexe et profond que cette déjà problématique. Du moins, à en croire le milieu "de la vanne" en lui-même.

Tentavive d’explications avec plusieurs humoristes rencontrés durant ces dernières années qui déplorent surtout un problème culturel : “l’humour n’est pas encore reconnu ni considéré comme un art à part entière.” En effet, que ce soit en Belgique -et même en France !- où ils sont simplement vu comme "des personnes qui font des blagues". Ce qui est tout le contraire des USA ou du Québec qui leurs vouent un véritable culte. Les médias belges francophones ne se tourneneraient donc pas -forcément- vers ce type d’art en premier vu qu’il est souvent lui-même rétrogradé au rang de simple "divertissement” au sein même des professionnels du secteur culturel. Exception faite des humoristes dits "bankable", les as de la vanne -difficilement acceuillis dans le milieu du cinéma par exemple- ont souvent du mal à se faire une place au firmament de la culture. Médiatiquement parlant ou culturellement parlant.

Franck Dubosc : “L’humour est le parent pauvre de la scène”

“Oui, les médias peuvent nous réduire à être juste des humoristes, déplore le comédien de 56 ans. Comme pour dire que c’est quelque chose de léger. Car l’humour reste le parent pauvre de la scène… Et, en même temps, je pense que le public a compris qu’il y avait beaucoup de gens de talent car il y a aussi de plus en plus d’humoristes. À un moment donné, on était peu et, aujourd’hui, il y en a beaucoup. Avant, ce qui était presque un don est aujourd’hui un art. Il va falloir le reconnaître ! Ça s’améliore car il existe toute une catégorie d’humoristes, homme et femme, que l’on va appeler ‘chic’. Mais même ceux-là veulent arriver à créer une barrière au sein même de l’humour. Certains refusent déjà que tel ou tel humoriste joue dans leur comedy club car ils ne sont pas assez chics. On va finir nous-mêmes par se faire notre propre ghetto dans l’humour. Ce qui est quand même dommage. Déjà qu’il faut qu’on s’affirme auprès de tout le monde… si, en plus, à l’intérieur de la profession il y a encore des ghettos qui se forment, ça devient compliqué !”

Franck Dubosc en profite pour faire le parallèle -à l’instar de Marie-Anne Chazel plus loin- sur la non-reconnaissance de la comédie en général dans le milieu artistique et le septième art en particulier. “Même Molière n’était pas considéré alors que Shakespeare oui. Et les Césars ont toujours du mal à reconnaître la discipline. Je pense que quand on fait rire, on est très fragile. On ne rit pas des mêmes choses mais on pleure des mêmes choses. Ce qui fait que les pleurs unissent plus facilement que le rire. On peut dire : lui, il ne me fait pas rire mais on ne dit pas lui ne me fait pas pleurer. On dit tout le temps qu’on ne peut pas rire de tout mais on ne dit jamais est-ce qu’on peut pleurer de tout ? On ne reproche pas à quelqu’un d’avoir pleuré sur tout. On peut reprocher à quelqu’un d’aimer tel ou tel humoriste, ce qui est donc l’une des difficultés de l’humour. On a toujours envie d’être respecté. Mais c’est souvent vain.”

© Reporters / Starface

Camille Lellouche : “C’est un métier parfois ingrat !”

“Ça commence tout doucement, depuis un an ou deux à peine. Quand tu n’es pas de ce métier, les gens pensent que faire rire est facile ! Or, c’est un vrai métier, un long travail pour avoir le bon rythme avec la bonne vanne au bon moment. Là, par exemple, j’ai une extinction de voix donc ça ne sera pas aussi bien que si je n’en avais pas. En gros, tu peux cartonner un soir et pas le lendemain. Rien n’est jamais acquis alors que tu as fait la même chose. C’est un métier parfois ingrat.” 

© Reporters / Crystal Pictures

Haroun : “L’humour est une technique de faible… c’est de l’artisanat”

“L’humour est une technique de faible… Je le pense vraiment ! On développe l’humour pour se défendre. Ce n’est pas un art mais de l’artisanat. Quelqu’un qui fait un escalier artistique n’a pas besoin qu’il soit fonctionnel. Il peut être exposé et impraticable. Un menuisier, par contre, peut faire un très bel escalier mais il doit le rendre solide et praticable. L’humour est donc de l’artisanat mais on a quand même un devoir de faire rire. Il faut que notre spectacle soit ‘fonctionnel’. Peut-être que certains humoristes font vraiment de l’art mais ceux qui se demandent si ce qu’ils disent est drôle tendent vers l’artisanat.” 

Jérémy Ferrari : “Un sous-art, l’humour ? Mais va mourir !”

Avant d’être révélé par On ne demande qu’à en rire, Jérémy Ferrari (de son vrai nom Larzillière) a étudié au cours Florent. “Les mecs là-bas me disaient : l’humour c’est du sous-art. Mais va mourir ! Toi, tu reprends une pièce de Molière qui a été jouée 4 millions de fois, tu massacres le texte et tu fais de l’art ? Mais moi qui écris un spectacle d’une heure trente tout seul, je suis du sous-art ?” Heureusement pour celui qui met aujourd’hui en scène Laura Laune, Eric Antoine ou encore Philippe Croizon, tout ça a changé. “Les humoristes commencent à être starifiés et du coup, l’humour est reconnu petit à petit comme un art à part entière. Rien ne va tuer l’humour. Il y a beaucoup d’humoristes en télé et radio, mais il y en a toujours aussi peu qui remplissent les salles. Par génération, tu en as 10 ou 15. Et ça n’a jamais bougé. Quand un commence à moins remplir, un autre prend la relève. Ça ne bouge pas car les gens ne sont pas bêtes ! Tu peux leur mettre qui tu veux, ils savent qu’un sketch en radio ce n’est pas la même chose que de voir le même mec en live sur scène. Mais cette pluralité des humoristes est aussi bien pour nous. C’est une concurrence nécessaire !” 

© Reporters / Abaca

Ben et Arnaud Tsamère : “L’humour n’est pas un art”

“L’humour, ce n’est pas un art… dixit l’humoriste écoresponsable Ben. La scène, le travail artistique oui. Mais l’humour en lui-même non… Plein de gens ont de l’humour mais ne sont pas humoristes. Monter sur scène est un art, le travail de comédien, d’écriture, de jeu et d’interprétation le sont aussi. Si c’est un art, on ne sait en tout cas pas trop le catégoriser en France.” Et Arnaud Tsamère d’aller dans son sens en comparant avec leurs homologues d’outre-atlantique. “Dans l’esprit américain, par contre, il est plus respecté et institutionnalisé.”

© Reporters / Bpresse

Marie-Anne Chazel : “La comédie est un genre secondaire selon la profession”

La comédienne culte des Visiteurs et des Bronzés, a joué dans plus de comédies que de drames dans sa carrière (que ce soit sur les planches, avec le Splendid ou au cinéma). “La comédie au sens large, contrairement aux USA, n’est pas reconnue comme un art à part entière. Il suffit de voir les résultats des César. La France a toujours un petit complexe d’intelligence. La profession pense qu’il y a un genre noble et un genre secondaire qu’est la comédie. Mais, manque de pot, c’est la comédie qui fait vivre l’autre. Un twist un peu compliqué mais bon, c’est comme ça, c’est culturel en France. Les années passent et cela ne change pas. Ils ont juste créé le prix du public pour le film qui a fait le plus d’entrées. Une manière de récompenser tout en pan du cinéma qui existe et que le public aime. Mais la comédie n’est pas considérée comme un art à part entière pour autant !”
© AFP