Pouvoir et déboires des fleurs

Propos recueillis par Isabelle Blandiaux
Pouvoir et déboires des fleurs
©Plon

Jean-Claude Carrière revient sur cet élan collectif de mai 68 qui l'a aspiré entre Paris, New York et Prague. Captivant

BRUXELLES Scénariste de Taking off avec Milos Forman, Milou en mai avec Louis Malle, L'insoutenable légèreté de l'être avec Philip Kaufmann, Jean-Claude Carrière s'est imprégné comme une éponge du New York des fleurs, du Paris des pavés et du Prague printanier, en 1968 et 1969. Pour mieux les projeter sur la toile. Partout, «un spectacle délirant parce que sans précédent». Alors que les utopies sont enterrées, l'homme de lettres et de cinéma fait émerger ses souvenirs, à la lumière d'un présent si différent, dans un livre passionnant (*). Rencontre.

Pourquoi cet ouvrage aujourd'hui? Parce que l'utopie s'est clochardisée, comme vous le constatez?

«Oui, c'est une des raisons majeures. J'en ai assez d'entendre parler de 68 par des gens qui n'ont pas connu cette époque et qui se permettent comme toujours de juger. J'ai essayé de faire taire le petit juge en nous; chose qu'on apprend avec l'âge. Je ne crois pas qu'il y ait un témoin plus privilégié que moi de ce moment, du fait de mon occupation cinématographique et des trois films que par la suite j'ai écrits sur 68. Beaucoup de gens autour de moi, dont mon éditeur, m'avaient dit de signer un bouquin sur le sujet. Mais sous quel angle? Un livre de mémoires ne m'intéressait pas. En rencontrant le terme utopie dans un texte, j'ai été inspiré. Avant de prendre la plume, j'ai relu toute une littérature sur l'histoire de l'utopie, pour voir si 68 pouvait se raccrocher à quelque chose qui traîne dans nos coeurs depuis longtemps...»

Comme vous l'écrivez, le passé n'existe pas, mais une des meilleures façons d'en rendre compte, c'est peut-être justement de partager un vécu, des souvenirs personnels?

«L'autre façon serait l'analyse historicienne par un spécialiste, mais ce serait figé d'avance. Et cela ne peut conduire qu'à des jugements. J'ai préféré essayer d'insérer cette partie de ma vie dans la partie d'aujourd'hui. Puisque le passé, nous le revivons et le remodelons à chaque instant. Tout en racontant des anecdotes personnelles, lorsque je les trouvais significatives même dans le domaine privé et sexuel, j'ai essayé de ne pas me mettre au premier plan. Parce qu'on est toujours emporté par les événements et c'était notre cas. Milos et moi, on a été pris dans une espèce de fleuve surprenant, incontrôlable, dont nous ne savions rien.»

Vu votre âge en mai 68, votre position était plus celle de l'observateur que de l'acteur?

«J'étais plus proche des parents en fait. On avait 36 ou 37 ans. Mais en même temps, j'ai eu le sentiment de replonger dans la jeunesse. Elle était irrésistible, car tellement optimiste, souriante, paisible. Les après-midi à Central Park, les pavés à Paris et les manifestations du printemps de Prague. La première partie de l'année 68. Dès que les tanks russes arrivent à Prague, on voit le monde autrement. On se rend compte que c'était une utopie. Je me suis retrouvé en train de mettre le feu à la Bourse de Paris dans un commando équipé, sans avoir vraiment le désir de faire ça... On ressentait déjà quelque chose de plus mélancolique. Comme une nostalgie qui surviendrait sur le moment, sur le présent. Une chose que je retrouve dans la voix de Janis Joplin, avec ses accents déjà déçus, brisés. On est entraîné mais on sait qu'on ne va pas changer le monde d'un coup de fleur magique.»

La libération sexuelle comme norme absolue, c'était devenu une contrainte absolue?

«Qu'il soit libre ou non, le sexe est toujours pour les hommes une espèce de contrainte, un besoin. La libération sexuelle est une étrange expression, en ce sens. Le sexe était un peu comme chez les libertins prérévolutionnaires du XVIIIe siècle, une manifestation de la liberté, plus que l'acte lui-même. Il fallait le faire ou... dire qu'on le faisait ! Je fais ce que je veux de mon corps, clamaient les filles. Et, coïncidence historique extraordinaire, la pilule est survenue...»

(*)Jean-Claude Carrière, Les années d'utopie. 1968-1969 New York -Paris-Prague-New York. Chez Plon.

© La Dernière Heure 2003


«L'utopie est en nous-mêmes»

Janis Joplin, Jimi Hendrix, Jim Morrison: «les martyrs d'un mouvement humain»

BRUXELLES Après cet élan du printemps 68, la chute sera lourde. Vous évoquez le basculement vers les drogues dures et le désespoir...
«Le sommet de l'optimisme, ce fut Pâques 68. On se sentait soulevé de terre. Ajoutez des vagues de musique magnifique, des nappes de marijuana flottant sur Central Park, le soleil, le printemps, symbole du renouvellement... Et puis, en avril, survient l'assassinat de Martin Luther King, apôtre du changement. Un avertissement. Cela a été suivi d'émeutes assez violentes à Harlem. L'utopie, c'est toujours très bref. On quittera New York en avril pour y retourner en décembre: c'était devenu une autre ville. La drogue dure s'était installée en quelques mois. Tout ça pèse beaucoup dans le paysage moral. La notion d'espérance déjà s'incline. C'est à ce moment qu'arrive le triomphe de Joplin. Je l'ai vue dans une cinquantaine de concerts; on est devenu amis. L'année 69 sera pour elle celle de la gloire et de l'héroïne. J'essaye d'expliquer pourquoi dans un chapitre. En 1970, elle meurt, quinze jours après Jimi Hendrix. Et Jim Morrison disparaît dix mois plus tard, à Paris.»

Quel fut le rôle de ces icônes qui se brûlaient les ailes?
«Tout grand mouvement humain, dans l'histoire, en particulier les religions, a un besoin absolu de martyrs. Il y en avait ici aussi. Ils ne s'affirmaient pas comme ça. Mais Joplin mourait pour nous sur scène, dans cette extraordinaire danse funèbre proche de l'extase. On avait l'impression qu'elle nous libérait de quelque chose en nous. Mais rien ne s'est créé, sinon un culte posthume. Seule notre époque n'a pas d'étendard. Nous sommes inquiets pour l'avenir depuis huit ou dix ans, par la montée des intégrismes religieux, la surpopulation... Nous sommes sur la défensive.»

En comparaison, vous trouvez notre époque triste?
«Je ne dirais pas triste mais terne, inquiète, dans l'attente de quelque chose. Comme si on était prêts à plonger dans des abris. En 68, c'était le contraire: on s'exposait. Mais on sortait d'une ère de grande menace avec la guerre froide et la bombe atomique. On oublie souvent ça! L'apparition du sida et la révolution islamique sont les deux plus grandes antithèses de 68. Ce que je souhaite, c'est que d'une manière ou d'une autre, les jeunesses qui nous suivent connaissent un vent qui les soulève, qui les emporte, qui leur montre non pas du tout qu'un autre monde est possible mais qu'en nous-mêmes, nous portons ce désir. Quelquefois, nous pensons que nous ne sommes pas capables de désirer autre chose que ce que nous avons. Nous devons nous contenter de ça en essayant de ne pas perdre. Non! Il y a toujours une possibilité au moins de changer notre désir et la vision du monde à venir. Je voudrais que cela arrive encore, sous une forme totalement imprévisible. L'utopie est impossible pas définition (pas de lieu où), et en même temps, elle a un endroit: en nous-mêmes.»

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