Tatiana de Rosnay nous raconte une lumineuse histoire d’amitié

Tatiana de Rosnay a écrit "Célestine du Bac" en 1993. Après avoir été refusé, son texte a dormi pendant près de trente ans. Le voici enfin publié. Et c’est une merveille…

C’est un roman qui aurait pu ne jamais voir le jour. Écrit en 1993, mais refusé par son éditeur de l’époque, Tatiana de Rosnay l’avait déposé dans un carton, contenant tous ses écrits depuis l’âge de 10 ans. "Célestine du Bac" avait donc rejoint ses journaux intimes et autres essais littéraires. De déménagement en déménagement, le carton a suivi sa propriétaire. Lors du dernier, elle retombe dessus, l’ouvre et se replonge dans son histoire en se disant que, près de trente ans plus tard, elle est toujours d’une cruelle actualité. Alors elle fait lire son manuscrit à Robert Laffont qui la rappelle deux jours plus tard pour lui annoncer que la maison d’édition va publier sans attendre cette petite pépite.

C’est ainsi que l’on découvre, en 2021, la magnifique histoire d’amitié entre Martin, 18, fils de bonne famille, solitaire et rêveur et Célestine, SDF qui a choisi une porte cochère de la rue du Bac pour installer ses maigres cartons. Forte en gueule, abîmée par la vie et par l’alcool, elle griffonne dans un cahier, ce qui ne manque pas d’intriguer Martin, qui s’essaie, lui aussi, à l’écriture. Voilà comment ces deux-là vont s’apprivoiser…

Je pense que ce livre a un écho plus grand encore aujourd’hui”, commente Tatiana de Rosnay. “Plus grand que s’il avait été publié en 2019, comme cela avait envisagé, ou en 1993, quand je l’ai écrit. Car l’amitié est devenue quelque chose de très précieux dans nos vies.”

C’est dingue de se dire que le monde n’a décidément pas évolué dans le bon sens en trois décennies…

“Non… Mais ce qui est encore plus probant, pour moi, c’est que nous avons, hélas !, toutes ces personnes dans la rue. La pandémie a creusé encore plus les inégalités. Mais ce qui me touche, ici, c’est la pureté de cette amitié, la bienveillance. Nous visons, malheureusement, dans un monde où la bienveillance est devenue un bien très précieux. Nous sommes en plein dans les gestes barrière, les masques et je crains que nous ne soyons pas au bout de nos peines. Et nos amitiés ont été mises à rude épreuve. Je suis certaine qu’il y a des gens que vous n’avez pas vus depuis deux ans. Parce que vous avez été séparée d’eux à cause de la pandémie et qu’on n’arrive pas à recoller les morceaux… Ce livre qui parle de main tendue et de bienveillance – sans être dans le monde des Bisounours, on est bien d’accord -- il fait du bien. Et rien que ça, on a en besoin ! C’est la première fois que je publie un livre qui fait du bien… J’ai toujours publié des ouvrages qui font pleurer, frémir.”

On pleure quand même un peu, en lisant ce livre…

“Oui, je modère mon propos : je dirais que j’ai écrit des livres qui font peur, qui nous laissent dans les affres du doute et du questionnement. Qui font pleurer, aussi, parce que j’aborde des sujets difficiles, comme l’homophobie familiale dans Sentinelle de la pluie, ou le destin atroce des enfants du Vel d’Hiv dans Elle s’appelait Sarah. Mais, ici, même si on est pris par ce qui va arriver à Célestine, par son destin et par le chemin que Martin va faire, on est quand même dans un apaisement total. Puisque grâce à Célestine, ce jeune homme va réussir à déployer ses ailes. En fait, ce livre nous met du baume au cœur à un moment où, franchement, on a en vraiment besoin.”

Ces deux personnages, vous les avez croisés, il y a trente ans ?

“Ce qui est très étrange, c’est que quand je lis la description de Martin, c’est un copier-coller de mon fils. Cette longue silhouette, cette force et cette douceur, mon fils l’a. Alors que quand j’ai écrit le livre, il avait deux ans. C’était donc impossible que je sache à quoi il ressemblerait adulte. Quant à Célestine, il y avait effectivement une SDF en bas de ma rue quand j’habitais rue de Verneuil. Elle était Rue du Bac et elle ressemblait en tout point à Célestine. On l’appelait Titine, d’ailleurs. Elle n’était pas commode du tout, il était très difficile de l’approcher, de lui parler. Je lui avais d’ailleurs apporté un jour des bottes qu’elle m’a lancées à la figure parce que je chausse du 37 et elle du 42. Je l’ai d’ailleurs mis dans le livre… Elle me fascinait parce qu’elle écrivait dans un carnet.”

Vous l’avez lu, ce carnet ?

“Non. Mais j’ai appris, parce que j’ai beaucoup parlé d’elle dans la presse, qu’en fait, elle dessinait. Pour moi, elle écrivait. Mais je n’ai jamais pu avoir une conversation avec elle parce qu’elle m’envoyait paître ! J’ai pourtant ressenti beaucoup d’empathie pour elle et, un matin, elle n’était plus là. Je n’ai jamais su ce qu’elle était devenue, mais la petite graine était plantée et j’ai voulu raconter son histoire. Depuis, je me suis beaucoup rapprochée d’associations qui aident les femmes dans la rue, dont une, merveilleuse, qui s’appelle “La fête des voisines”, qui permet aux femmes SDF d’aller au musée, d’avoir des produits de beauté, d’avoir accès à des soins… La jeune femme qui dirige cette association, quand elle a lu mon livre, m’a dit que le journal de Célestine, j’étais pile-poil dedans. J’ai toujours compris que pour les femmes dans la rue, il y avait souvent une histoire d’amour dramatique derrière, qui entraîne une dépression, l’alcoolisme, la perte de l’emploi. Et voilà comment on se retrouve dans la rue…”

Martin fait un pas vers Célestine mais sa famille ne veut rien entendre. Ni son père, ni la petite amie de ce dernier. C’est terrible !

“Oui, mais je crois que c’est aussi une histoire d’apparence. D’ailleurs, Célestine dit à Martin que son père est un gros con mais que lui, ce sont les anges qui l’envoient. Il y a une bienveillance que son père n’a pas. Il fait partie de ces gens qui diraient “tu fais venir quelqu’un comme ça chez nous, elle va nous piquer nos tableaux et notre argenterie”…”

Célestine est persuadée qu’elle peut exaucer des vœux. Cela donne un petit côté fantastique au roman !

“J’avais lu "Les tiroirs de l’inconnu", de Marcel Aymé. Mais je ne l’ai pas fait exprès, je ne suis pas partie bille en tête, avec l’idée de surnaturel. Je me suis laissée entraîner par mes personnages. Célestine est tellement persuadée qu’elle peut aider Martin, qu’elle a ces pouvoirs, que finalement je laisse au lecteur le soin d’imaginer ce qu’elle veut, ou pas. Les trois vœux sont flous, en fait. On peut même se demander si Célestine du Bac existe vraiment, ou n’est-elle qu’une voix dans la tête de Martin, qui lui permet d’appréhender sa vie et d’avancer… Je n’utiliserais pas le mot “surnaturel”, je préfère parler de la magie de la rencontre, de cette amitié complètement différente, qui rapproche deux personnes complètement renfermées dans leurs solitudes, qui n’aurait jamais dû se rencontrer, d’ailleurs. D’ailleurs, s’il n’y avait pas eu cette pluie, Martin ne serait pas rentré sous la porte cochère… À l’heure des réseaux sociaux, du confinement, des applications qui font que nous nous rencontrons en ligne, je pense que la vraie rencontre peut être un beau moment.”

Comme le texte a été écrit il y a trente ans, on revient, en effet, à une époque où on avait de vrais contacts humains avec les gens…

“Ça nous met les yeux en face des trous sur ce que c’est que l’amitié, au fond. Ce n’est pas seulement on prend un verre et on discute. C’est l’entraide. L’amitié est aussi forte que l’amour. D’ailleurs, Célestine dit à Martin “Je t’aime comme si je t’avais tricoté”. Je ne sais pas d’où m’est venue cette formule, mais en tout cas, elle qui a perdu un fils et lui qui a perdu une mère, vont se trouver et parvenir à avancer chacun dans leur vie. Parce qu’on jette enfin sur elle un regard empli d’empathie, telle qu’elle est. Et lui, enfin quelqu’un s’intéresse à lui, à son roman.”

Vous avez fait des changements ou le texte est intégralement celui d’il y a trente ans ?

“Il y a trois choses qui ont changé, mais sinon, il est vraiment resté dans son jus. D’abord, on l’a mis au présent, ce qui lui a donné un petit coup de peps. Ensuite, le chien de Martin avait un nom inspiré de Zola mais que personne ne connaissait. On s’est dit que l’appeler Germinal, ce serait plus direct. Et puis, le seul passage que j’ai écrit parce qu’il n’existait pas dans le livre, c’est celui où Martin va à l’hôpital, qu’on lui donne les affaires de Célestine. Il y a une première lettre, d’une infirmière, que j’ai rallongée. Et puis, il y a toute la lettre de Célestine puisque dans le manuscrit original, elle lui disait simplement “Ta mère est là où il n’y a pas de bruit. Célestine qui t’aime comme si elle t’avait tricoté”. Là, mes éditeurs m’ont dit qu’il fallait reprendre les personnages et écrire la lettre que Célestine écrit à Martin. Ça a été très étrange de reprendre sa voix, sa gouaille. J’ai été émue aux larmes en écrivant ça…”

On a beaucoup parlé du “monde d’après”, pendant le premier confinement. Il semble aujourd’hui que ce monde d’après soit en fait… celui d’avant. Qu’en pensez-vous ?

“Je pense que nous allons malheureusement revenir à une certaine forme d’égoïsme, d’individualisme, comme on l’a toujours fait. Mais je pense que ça nous a quand même permis d’avancer. Je le vois avec mes enfants qui ont vécu ces confinements seuls, à quel point ça les a changés, à quel point ça a été difficile pour eux. Je pense que nous avons tous pris quelque chose de plus fort que du plomb dans l’aile. Personnellement, ça m’a changée, le Covid. Ce que j’ai vécu, ce que j’ai compris, même au niveau de mon écriture, ça m’a changée. Est-ce que je vous tiendrai le même discours l’année prochaine ? Je ne sais pas, mais je ne suis plus exactement la même et la parution de Célestine est arrivée à un moment vraiment particulier dans ma vie.”

Tatiana de Rosnay nous raconte une lumineuse histoire d’amitié
©D.R.

 Tatiana de Rosnay, "Célestine du bac" (Robert Laffont)

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