L'auteur du Club des incorrigibles optimistes donne une suite aux aventures de Franck, Cécile et les autres

Plus de dix ans après avoir laissé Cécile, Franck et les autres, Jean-Michel Guenassia retrouve les membres du "Club des incorrigibles optimistes" dans "Les terres promises", un roman d’une grande intensité.

L'auteur du Club des incorrigibles optimistes donne une suite aux aventures de Franck, Cécile et les autres
©REPORTERS

Goncourt des lycéens en 2009 pour son formidable roman-fleuve "Le club des incorrigibles optimistes", Jean-Michel Guenassia aura mis plus de dix ans à donner une suite aux aventures de Michel, Franck, Cécile et les autres. Quand le premier livre s’ancrait tour à tour dans le Paris de la fin des années 50 et dans la guerre d’Algérie, "Les terres promises" reprend le fil juste après l’indépendance, en 1962. Que l’on ait lu ou pas le premier tome, l’enchantement est là, à nouveau. Ce sont de vieux amis que l’on retrouve, ou des jeunes gens que l’on découvre. Des destins, des vies chahutées, des décors et des pays qui ont mis du temps à s’imposer à l’auteur…

J’avais une grande partie de l’histoire, une grosse partie des intrigues, mais, grosso modo, il me manquait l’intrigue de Franck. Je cherchais quelque chose que je ne trouvais pas”, explique l’auteur. “Or, je voulais que ce soit du même niveau que Le club, un vrai roman, avec une vraie densité. Et donc, je suis passé à autre chose, j’y suis revenu. Pendant des années, ça a traîné comme ça. Et puis, lors d’un voyage à Moscou, il y a quelques années, j’ai vu une procession de 700.000 personnes qui faisaient la queue pour entrer dans une église, pour voir les reliques de Saint-Nicolas, qui est le patron de la Russie. Partout, je voyais des églises pleines, avec un engouement populaire comme on n’en connaît plus ni en France ni en Belgique et je me suis dit que c’était ça, le sujet que je cherchais : comment on passe du communisme à la foi, surtout dans un pays qui, pendant 70 ans, a subi l’oppression, où la religion était l’opium du peuple. Il y a eu des périodes sous Staline, Khrouchtchev, où il n’y avait que les vieux qui allaient à l’église. Les plus jeunes n’avaient aucune éducation religieuse. Aujourd’hui, ce ne sont pas que des vieilles babouchkas qui y vont, ce sont des gens qui ont trente, quarante ans. Il y a 35, 40 % d’hommes, aussi. Ça correspondait à ce que je voyais aussi dans d’autres pays, avec la montée des religions radicales, du fondamentalisme, des évangélistes partout aux États-Unis et au Brésil… Je me suis dit que la nouvelle utopie, celle qui remplaçait le communisme, c’était la foi et que c’était le sujet de mon roman. Si j’avais trouvé cette idée-là dix ans plus tôt, je l’aurais écrit dix ans plus tôt !”

Mais vous n’auriez pas pu la trouver parce que simplement elle n’existait pas ? Ce basculement s’est fait progressivement ?

“Ah non, ce basculement date de l’arrivée d’Eltsine au pouvoir, qui s’est totalement appuyé sur la religion orthodoxe. Les églises étaient délabrées, en ruine, et c’est lui qui a financé la rénovation. Et Poutine s’est totalement appuyé sur l’Église orthodoxe. Il est indestructible à travers ça. Aujourd’hui, dans les villes comme dans les campagnes, l’Église est extrêmement puissante. Elle ne paie pas d’impôts, les bâtiments sont dans un état exceptionnel.”

Vous avez publié cinq romans entre les deux. Pendant tout ce temps, quand vous rencontriez vos lecteurs, ils vous demandaient la suite ?

“Sans arrêt ! On me demandait sans cesse ce qui se passait avec Michel, Franck, Cécile, Igor. Il n’y a pas eu une rencontre, en dix ans, où l’on ne m’a pas posé plusieurs fois la question. Je reçois des messages du monde entier par Facebook. Les gens voulaient savoir. Je savais qu’il y avait une attente mais je voulais aussi que ce soit un roman autonome. Que ceux qui n’avaient pas lu Le club puissent lire celui-ci sans problème, que ceux qui l’avaient lu et peut-être plus ou moins oublié, auraient besoin que je leur remette les grandes lignes dans la tête. Le plus gros travail, ça a été celui-là : de faire la jonction entre les deux pour que le lecteur puisse rentrer dedans.”

Le style de ce livre est absolument magnifique parce qu’il a quelque chose d’extrêmement fluide, une vraie narration. On a l’impression qu’on écoute quelqu’un qui nous raconte une histoire…

“C’est une autre grosse partie du travail que de trouver la fluidité à l’oreille. Un peu de grâce et de légèreté aussi. Il n’y a pas un paragraphe qui n’a pas été retravaillé dix fois, vingt fois. Il faut revenir dessus sans cesse pour gagner, gratter. Mais c’est un plaisir, c’est le vrai travail d’écriture. Afin que l’on ne sente pas le travail, justement.”

Ces endroits du monde qui vont être au centre des différents voyages – l’Algérie, Israël, Moscou, Paris – sont des lieux qui vous parlent personnellement ou bien ce sont juste des endroits de fiction qui faisaient sens dans leur quête ?

“Ce sont les personnages qui décident à ma place de l’endroit où ils veulent aller. Il se trouve que c’est Franck qui retourne en Algérie et ça tombait bien parce que l’Algérie, c’est très intéressant en juillet 1962. C’est quelque chose dont on n’a jamais parlé. On connaît l’Algérie avant la guerre d’Algérie, la France, le FLN, les Pieds-Noirs, etc. Mais après le 4 juillet 1962 et l’indépendance, il n’y a rien. C’est en travaillant dessus que je me suis rendu compte que c’était une utopie. C’était assez intéressant parce que c’est un peu le pendant de l’après Castro, à Cuba. On a deux tentatives d’établissement d’une démocratie communiste utopique. Cela a été deux catastrophes humaines, économique, sociales, politique qui ont fini en dictature, toutes les deux. Avec des chemins différents… Israël, c’était aussi pour évoquer ce qu’a pu être l’utopie du kibboutz, qu’on a complètement oubliée aujourd’hui et ce que pouvait être un État sioniste non religieux. Qui n’était pas du tout ce qu’il est devenu aujourd’hui.”

Vous écrivez “Nous savions faire la guerre mais nous n’étions pas préparés à la paix”…

“Ben oui, parce que les Ben Bella, Boumedienne, tous les chefs du FLN, c’étaient des soldats, des guerriers, des clandestins. Ils savaient diriger des commandos, se battre avec des kalachnikovs mais l’administration, la gestion, la comptabilité et les bilans, ça leur était totalement inconnu. Bouteflika, qui était ministre des Affaires étrangères, avait quelques connaissances administratives, mais les autres n’avaient rien. Ils sont arrivés dans un pays qui, en plus, était dévasté. On ne se rend même pas compte à quel point : il n’y avait plus de médecins, de chirurgiens, de dentistes, de pharmaciens. Il n’y avait plus de grutiers, aucuns techniciens. Le pays était en panne.”

Tous ces métiers-là étaient aux mains des Français ?

“Oui ! Quand les 850.000 Français ont quitté l’Algérie, ne sont restés au pays que des retraités et des vieux. Qui n’avaient pas envie de partir ou qui n’avaient personne à retrouver en France. Et sont venus au pays des gens qui voulaient aider à la construction du pays, donc des gens de gauche, des communistes, des trotskistes, des idéalistes, anticolonialistes, mais qui n’étaient pas forcément très doués non plus en économie, en gestion, en administration. Non seulement il n’y avait pas de technicien, de gestionnaire, mais il n’y avait pas du tout d’argent. Un gouvernement ne peut fonctionner que si des impôts rentrent. Or, il n’y en avait pas, les ressources pétrolières étaient inexistantes en 62-63. Le pays ne vivait que grâce à l’argent que la France et de Gaulle donnaient à l’Algérie. C’étaient des années très dures, mais avec beaucoup d’idéalisme, d’enthousiasme. Il y avait un côté un peu “révolution de 1917”, d’égalitarisme, mais ça s’est fracassé sur les réalités économiques.”

C’est pour ça que vous écrivez, aussi, “le plus important, dans la terre promise, ce n’est pas la terre, c’est la promesse” ?

“Oui, parce qu’on se rend compte qu’à chaque fois qu’on essaie de concrétiser les rêves, ça échoue. Ça s’enlise face au principe de réalité. On peut toujours nier les réalités, elles vous rattrapent. Quand on dépense l’argent qu’on n’a pas, qu’on fait des erreurs économiques lourdes, un jour ou l’autre, on les paie. C’est la finance qui dirige tout.”

Ce retour dans le passé, c’est aussi une manière, en tant qu’auteur, de vous couper de la frénésie du monde actuel ?

“Non, c’est l’envie de raconter. Parce qu’en réalité, quand j’écris ce livre, mon intention n’est pas de faire un roman historique. Je le dis au tout début : c’est l’histoire d’un monde où les filles ressemblent à leurs mères et les fils à leurs pères. Je raconte une histoire de maternité, de paternité, de femmes qui ont des problèmes avec leurs enfants, d’hommes qui essaient de retrouver les gamins qui leur ont été arrachés. C’est leur unique motivation, c’est leur essence. C’est ça qui les fait courir, avancer. Dans ce désir-là, cette problématique éternelle, il se trouve qu’elle se déroule dans cette convulsion historique. Igor ne peut pas retrouver ses enfants parce qu’il a été forcé de quitter l’URSS, il ne peut pas y retourner parce que c’est un camp retranché derrière des barbelés et on lui propose d’aller en Israël, exécuter une mission pour le compte du gouvernement. Mais ce n’est pas politique : lui, ce qu’il veut, c’est revoir sa femme qu’il aime toujours, malgré les quinze années qui ont passé et retrouver ses enfants. Ce sont ces histoires humaines qui m’intéressent d’abord et en priorité.”

On est aussi dans ce moment où l’on sent venir le commerce de masse, tout ce qui va faire les années de consumérisme qui vont suivre.

“Bien sûr. C’est le début de Darty, des grands magasins, de la consommation à outrance qui se met en place avec ces excès mais on ne se rendait pas forcément compte que ça allait devenir cette gabegie, ce massacre environnemental. C’est propre aux pays occidentaux, parce qu’il y a plein d’endroits où ça ne s’est pas produit.”

Au début du livre, Michel offre à Louise "Bonjour tristesse" de Françoise Sagan. Elle dit qu’elle n’est pas sûre de le lire parce que c’est triste. Et Michel lui répond que les romans qui ne sont pas un peu tristes n’ont pas beaucoup d’intérêt. C’est quelque chose que vous pensez ?

“Non, c’est une boutade. Mais c’est aussi une manière d’égratigner le feel good, c’est livres où on nous raconte qu’on a tous un trésor en nous et qu’il faut le chercher. Mais même dans la collection Harlequin, il y a des conflits, des drames et des pleurs. Ce sont les difficultés que le héros traverse qui font que ça devient intéressant. Si les gens s’aiment tous, sont gentils, bons, c’est plus difficile d’écrire un roman.”

Le bonheur n’a donc pas beaucoup d’intérêt en littérature ?

“Ben, on n’a plus rien à dire. Ce sont les petites gorgées de bière, les petits détails du quotidien mais pour écrire un roman, il faut un conflit, des problèmes entre les gens. C’est ça qui est intéressant. Ce roman repose uniquement sur un personnage : Cécile. Si elle aime sa fille, si elle n’a pas eu de dépression post-partum, accepte d’ouvrir les bras à l’homme qu’elle déteste, si elle a une relation forte avec elle, il n’y a plus de roman… Tout repose sur le fait qu’elle est incapable d’assumer sa maternité, d’aimer sa fille et sur la culpabilité que cela engendre. C’est un drame que vivent plein de mères."

 Jean-Michel Guenassia, "Les terres promises" (Albin Michel)

L'auteur du Club des incorrigibles optimistes donne une suite aux aventures de Franck, Cécile et les autres
©D.R.

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