Dans "La forêt des disparus", à l’ombre des séquoias géants

Après quinze ans de journalisme, Olivier Bal a opté pour l’écriture au long cours. Mais n’a pas perdu son goût du détail.

Dans "La forêt des disparus", à l’ombre des séquoias géants
©D.R.

Dans une autre vie – et pendant une quinzaine d’années – Olivier Bal a été journaliste. De là son souci du détail, d’une documentation méticuleuse et l’envie de restituer des faits, vérifiables. Mais pour pouvoir s’en affranchir ensuite et laisser libre cours à son imaginaire. Quitte à flirter, parfois, avec le fantastique. C’était le cas dans “L’affaire Clara Miller”, sorti il y a à peine un an. C’est encore le cas dans “La forêt des disparus”, roman dont les racines (des séquoias) plongent au cœur de l’Oregon. Un univers où tout est vrai… et où tout est faux. Où les légendes sont vivaces et où Paul – déjà personnage principal de Clara Miller, a trouvé, croit-il, une certaine forme d’oubli et de sérénité. C’est sans compter sur l’apparition de Charlie, qui va le forcer, malgré lui, à reprendre du service. Car dans La forêt des disparus, des randonneurs semblent avalés et jamais recrachés par les sombres futaies.

“Pour tous les flash-back où l’on passe quelques chapitres auprès de Nicholas Kellen qui est le fondateur de la ville, je me suis vraiment inspiré de faits avérés et notamment cette circulaire que distribuent les gens dans les rues de Portland. Le texte est exact : il est interdit de se marier avec quelqu’un qui est d’origine noire ou chinoise ou indienne. À la limite, j’adoucis un peu le tableau parce que c’était vraiment d’une violence inouïe, les rapports aux peuples de différentes cultures. Mais je ne voulais pas que ce soit un bouquin là-dessus, je voulais que ce soit en creux.”

Comme vous évoquez ce qui a été fait aux autochtones…

“Exactement. J’en parle assez rapidement à travers la visite du musée des pionniers, quand Paul découvre que la partie réservée aux “native americans” est réduite à la portion congrue. Ils ont quelques étagères et on annihile un peu leur existence. Malgré la politique de réhabilitation qui est à l’œuvre depuis une dizaine d’années aux États-Unis, il y a quand même encore aux États-Unis une forme de déni, il y a encore des réserves où des mecs crèvent de dépendance à l’alcool, où des gens vivent dans un dénuement total, dans des ghettos. Et on ferme les yeux. C’est le sujet du livre, de fermer les yeux…”

Toute la mythologie autour de ce personnage venu du fin fond de la Suède, vous l’avez inventée ?

“Non, ça existe aussi. Je fais gaffe à ne pas trop en révéler mais, en effet, je suis allé puiser dans les mythologies nordiques pour trouver une entité qui serait importante, qui aurait un rôle à jouer dans le roman. C’était compliqué parce que c’est un folklore qui a été extrêmement visité au cinéma, en série, en livre. Ce qui m’intéresse, c’est de déformer la réalité et de me la réapproprier. C’est ce que j’avais fait dans “L’affaire Clara Miller”. J’avais imaginé la plus grande star au monde, je m’étais nourri des images que j’avais pu voler de Michael Jackson, de biographies de Mick Jagger que j’avais pu lire et j’ai créé mon propre personnage. Là, avec Redwoods, c’est un peu pareil. À la base, quand j’ai commencé mon bouquin, j’ai cherché une ville qui existait, en remontant la côte californienne. Il fallait que ça se passe entre l’océan pacifique et une forêt millénaire. Je suis tombé sur un petit village qui s’appelait Crescent City, mais au fil de l’écriture, je me suis retrouvé un peu à l’étroit parce que j’étais si obsédé par l’exactitude topographique que quand Lauren devait aller de sa maison jusqu’à un sentier de forêt, je calculais le temps réel qu’elle mettrait. Et cela me freinait. Donc j’ai tout effacé et j’ai créé ma propre ville, Redwoods. Ce qui m’a permis de redessiner la topographie, imaginer un village effondré, la mine hydraulique. J’ai dessiné un grand plan, avec tous les noms de rues et de sentiers pour avoir, quand même, une présence visuelle de cet univers. J’ai fait cela pour chaque étape d’écriture, la faune, la flore… Le moindre nom d’oiseau a été vérifié. Même si tout n’est pas dans le livre, cela me permet d’avoir une forme de réalisme. Ensuite, j’y ajoute ma patine de fiction et je mets mon côté étrange et gothique dessus.”

Mais pourquoi avoir choisi d’aller vous installer si loin, au fin fond de l’Oregon.

“J’aurais pu être à Etretat, dans le Jura ou dans les Landes, cela aurait été plus simple ! Mais je me revendique vraiment de la fiction. Plus je m’éloigne de ce que je vis et de ce que je suis au quotidien, plus je m’épanouis. Dans l’approche des personnages, plus ils sont loin de ce que je suis, plus je m’éclate. Charlie, cette gamine de 13 ans qui vit mal sa différence et qui se sent exclue du monde, Paul, qui a la cinquantaine et qui vit en ermite : je me demande ce qui se passe dans la tête de ces gens, ce qui les traverse. Et, plus largement, je le ressens à travers le lieu. Ce que j’aime, c’est emmener mes lecteurs en voyage. L’Oregon que je présente, c’est un Oregon réaliste et fictionnel à la fois, car il véhicule tout l’imaginaire d’une culture populaire qu’on a tous, qui vient du cinéma et des séries américaines. Je connais bien les États-Unis, j’y ai beaucoup bossé, notamment en Californie et je connais bien l’état d’esprit américain. Mais la raison officielle, c’est que c’est la suite de “L’affaire Clara Miller”, donc je ne pouvais pas la transposer en France. Et ça me va bien d’écrire sur l’Oregon, d’autant plus qu’on était confinés ! Tous les matins, je prenais la plume et je me retrouvais dans les forêts de séquoias géants.”

Tout le décorum qu’il y a autour, les masques, les têtes d’animaux… C’est un univers vraiment à part. Tous les matins, vous retrouviez ça aussi !

“Oui, j’avais envie de bâtir un folklore qui s’explique au fur et à mesure. On se retrouve d’abord, de manière assez brutale et primitive, dans des rencontres avec “L’homme rouge”. Mais tout s’explique, tout prend sens, la raison pour laquelle il porte ce masque et le reste. Je voulais une forme d’étrangeté parce qu’en tant que lecteurs, j’aime les livres qui, sous des apparences de normalité, nous emmènent ailleurs. Là, cette petite ville a l’air tranquille mais rapidement, on va se rendre compte que les fondations baignent dans le sang. Je voulais qu’il y ait ce glissement, qu’on soit quasiment au bord du fantastique quand il y a ces confrontations dans les grottes. Que ce soit quasiment comme un conte. “Clara Miller” avait ce côté Barbe Bleue. Là, c’est un peu pareil, c’est un peu Le petit chaperon rouge… Pour le livre, j’ai créé la Comptine de Redwoods, dont il y a un extrait à chaque chapitre. Quand on la lit dans l’ensemble, on comprend que ce respect et cette peur de la forêt ont toujours été là. On dit aux mômes, dès 6 ans, que s’ils quittent Redwoods, ils seront pris par l’arbre rouge. Ça me permet de raconter aussi, en creux, les mécanismes de l’endoctrinement.”

Dans certaines communautés que l’on peut qualifier de secte, on ne fait rien d’autre !

“Oui, on empêche le libre arbitre de se créer et le monde de s’ouvrir. On met des œillères et on fait en sorte que personne ne les retire jamais. C’est exactement ce que j’ai essayé de raconter dans ce livre. On peut le voir même dans certaines religions… Quand on voit qu’on commence à faire le catéchisme à des gamins de 6, 7 ans, est-ce que c’est normal ? Est-ce qu’il ne faut pas attendre qu’ils aient plus de réflexion sur eux-mêmes et sur le monde ? Et une envie ? Je ne suis pas contre les religions, mais il y a des mécanismes qui m’interpellent.”

Le journalisme, c’est vraiment du passé ?

Oui, je n’écris plus du tout pour la presse. J’ai été journaliste quinze ans, à peu près. Là, ça fait quatre ans que je ne fais plus qu’écrire des romans. Les huit dernières années de ma carrière, j’étais dans le jeu vidéo. C’était hyperstimulant ! J’étais très fan de cinéma mais je m’étais rendu compte que si je voulais une interview, ça voulait dire se retrouver avec cinq attachés de presse et huit minutes d’interview. Ce que j’aimais avec le jeu vidéo, c’est que c’était encore un milieu émergent. On allait dans les studios, on passait trois jours avec les créateurs. Et puis, c’est à la frontière des métiers : je rencontrais autant des directeurs artistiques, des scénaristes, des réalisateurs, des programmeurs, des comédiens qui font de la motion capture… Surtout, ça ne se prenait pas la tête. Je me suis éclaté, mais il y a eu ce moment où l’écriture prenait de plus en plus de place. J’avais sorti “Les limbes” mon premier livre, en autoédition, ça commençait un peu à marcher, j’avais un éditeur qui me tournait autour pour me signer mes bouquins et, de mon côté, je sentais de plus en plus de choses qui m’éloignaient du jeu vidéo. Ce que j’aime, dans tout, c’est la narration, qu’on m’emmène dans un univers. Bref, mine de rien, je m’approchais des 40 ans et je me demandais si j’étais encore cohérent à m’extasier devant des jeux pour des gamins de 15. Je me suis retrouvé à la croisée des chemins et je me suis toujours dit “des remords plutôt que des regrets”. Je n’avais pas envie de réveiller à 75 ans en me disant que ce chemin, j’aurais pu le prendre, que ça me bouffe. Je préfère me casser la gueule plutôt qu’être dévoré par les regrets. Le personnage de Paul est vachement comme ça ou plutôt, c’est mon antithèse, là-dessus : il a toujours les yeux dans le rétro et il ne fait que penser à ce qu’il n’a pas fait. Il ne fait d’ailleurs qu’écouter de la musique des années 70 !”

Vous, vous seriez plutôt Charlie qui dit “Les étoiles devant…”

“Ça me touche que vous me disiez ça parce que, pour moi, c’est phrase du roman. Beaucoup de gens me parlent de la mécanique du thriller mais pas beaucoup de cet aspect-là du livre. Oui, moi je suis plutôt “les étoiles devant”, il y a toujours la lumière. C’est dur, on en bave, on en prend plein la gueule, mais on peut toujours espérer quelque chose. Je suis un peu comme ça et je ne regarde pas trop en arrière, dans la vie.”

La musique occupe une place importante dans ce livre. Paul écoute les Stones, mais même Charlie écoute de la musique déjà un peu datée…

“Je me suis dit qu’elle vivait dans un bled tellement paumé qu’elle n’avait peut-être pas accès aux derniers trucs. Et, très égoïstement, j’avais envie de parler de la musique que j’aimais. Vu que je suis moins scène grunge – pourtant, Portland… -, à la limite Pearl Jam, Eddie Vedder j’adore. Mais j’avais envie de la rencontre entre leurs deux mondes, et que leur amitié se joue aussi autour de la musique. J’écris en musique, j’ai besoin de ça. J’ai même des playlists pour chaque bouquin, qu’on peut trouver sur Spotify. Une centaine de morceaux, à chaque fois. Il y a les musiques de Paul, Charlie, mais aussi Bon Iver ou des gens comme ça.”

Dans "La forêt des disparus", à l’ombre des séquoias géants
©D.R.

Olivier Bal, "La forêt des disparus" (XO)

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