C’est l’histoire d’un projet marathon qui se conclut par un sprint long. Depuis des années, Yslaire, amateur de ce XIXe siècle romantique et presque automatiquement maudit, trimballe dans ses envies d’écriture et de dessin une histoire centrée sur le personnage, la vie de Charles Baudelaire. "C’était il y a six ans ; j’ai parlé de ce projet à Jean-Claude Carrière. Il était emballé ; j’ai fait quelques dessins et, lui, a signé un texte." Armé de ces arguments, Yslaire est allé frapper à la porte de nombreux éditeurs avec, comme réponse unique et unanime, un non. "Ce ne devait pas être le bon moment", sourit aujourd’hui Yslaire devant un exemplaire de son Mademoiselle Baudelaire, finalement édité par Dupuis. "En 2019, Jean-Louis Bocquet, (scénariste et éditeur à la maison de Marcinelle) est revenu vers moi pour m’annoncer que le projet était désormais possible." Immédiatement, Yslaire qui a déjà bien potassé le sujet propose une sortie pour le mois d’avril 2021 qui correspond aux 200 ans de la naissance du poète.

Emballé, c’est pesé, Yslaire a 15 mois pour réaliser entièrement (dessin, couleur et texte) un album qui doit faire entre 100 et 120 pages. "Il en fera 150", sourit l’auteur assez fier d’avoir relevé le défi et d’avoir imposé son rythme et son format "le tout dans une excellente ambiance. C’est en fait un moment magique dans une carrière de mener un projet comme celui-ci, de se laisser porter par l’histoire, de découvrir des pans de vie, d’enquêter vraiment."

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Et la crise sanitaire ? "Pour moi, quand je travaille je suis toujours confiné dans mon grenier. Ce qu’on vit n’a pas changé grand-chose sauf que je n’ai vraiment pas pu profiter du printemps et de l’été 2020."

Pour son Baudelaire, Yslaire ne voulait pas d’une biographie, pas de fiction non plus ("J’ai fait de la fiction pendant 40 ans") ; il est donc allé chercher un maximum d’informations par lui-même sur ce personnage hors-norme. "J’aime son œuvre, c’est magique. Mais le personnage m’a vraiment posé quelques soucis. Baudelaire est souvent odieux. C’est souvent un sale type."

Pour parler de cet homme, pour lui donner vie et corps, il va lire tout ce qu’il peut trouver ; il va surtout se mettre dans les pas de Jeanne, la "Vénus noire" omniprésente dans Les fleurs du mal. Une femme que Baudelaire va vraiment aimer. Une femme qui va le seconder dans la retranscription de ses vers, une femme de couleur, une actrice de second rôle, qui sera sa muse, qui sera aussi une raison de tensions supplémentaires entre le poète et sa mère, l’autre femme de sa vie qui ne supportera jamais que son fils puisse entretenir une relation avec cette femme qu’elle a définitivement classée dans la catégorie petites vertus.

Dans les yeux de Jeanne

Mademoiselle Baudelaire, parce qu’elle ne pourra jamais devenir Madame, parce que ce ne serait pas acceptable, parce que Baudelaire et sa bande d’artistes bohèmes sont d’abord des misogynes et surtout des égocentriques, va être au centre d’une des plus grandes créations artistiques de ce siècle de toutes les révolutions. Yslaire parvient à nous transmettre le point de vue de cette femme. Un personnage qui a existé, qui a influencé pratiquement toute la carrière du poète, non seulement dans ses écrits mais aussi dans sa vie quotidienne et ses dépenses, et dont on ne connaît rien.

On ignore tout de ses origines, de sa date de naissance, du jour de sa mort, de ce que fut sa vie sans Baudelaire. On ignore tout, même de son apparence physique.

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Mais pendant 150 pages, grâce à la patte d’Yslaire, peut-être grâce à son travail de détective (une photo d’une femme de couleur prise par Nadar, l’ami des Baudelaire et le premier amant de Jeanne pourrait être la révélation de ce que fut réellement cette Venus noire), on va partager leur vie, leurs relations jusque dans leur lit ("Je ne voulais pas faire de scène de sexe mais elles se sont imposées à moi. Je ne pouvais pas me contenter de quelques mots pour décrire leur passion. La bande dessinée a besoin de montrer, de faire vivre.").

L’art de remplir les vides

Et les mots vont être cruciaux, forts et justes dans ce récit. Parler de Baudelaire, pénétrer le monde des artistes parisiens de cette époque relève de la gageure. Yslaire relève une fois de plus le défi avec force et insouciance. "J’ai été porté par la photo de Jeanne, j’ai été porté par ses lettres, par tout ce que j’ai lu qui datait de leur époque. Sans jamais perdre de vue que je m’étais fixé une échéance pour être en librairie au moment du bicentenaire. Je n’avais donc pas le temps de chercher à faire du beau. J’avais une histoire, une vie, à raconter. Il y avait des pans entiers qui étaient connus mais il y avait aussi des vides dans lesquels j’ai choisi de m’engouffrer pour les raconter eux, pour qu’elle puisse exister et qu’elle puisse nous le faire voir."

S’attaquer à la vie de Baudelaire en dessins et en textes peut paraître gonflé. Mais une fois de plus, la patte d’Yslaire lui permet de s’attaquer à ce défi. La virtuosité graphique, il l’a. Il nous démontre, ici, qu’il possède aussi la patte littéraire pour réussir cette grande bande dessinée qui s’intéresse à la vie d’un être torturé, malade et drogué capable de jouer les dandys dans les salons mondains ou les caves interlopes d’un Paris qui aime s’encanailler.

Yslaire : Mademoiselle Baudelaire, Éd. Dupuis, Coll. Aire Libre