"Lorsqu'on lit une autobiographie, c'est généralement pour en apprendre un peu plus sur les gens, ce qui suppose d'être précis et exhaustif. Mais je ne fonctionne pas comme ça. J'ai juste pensé au plaisir que j'allais prendre". Le ton est donné, dès l'avant-propos de "Vivre la nuit, rêver le jour", l'autobiographie que Christophe a écrite voici dix ans, à cheval sur 2011 et 2012. Alors, bien sûr, parce que le temps a filé, depuis, et parce qu'il a fait ce choix, il manque des morceaux de vie à cet ouvrage de 272 pages. N'empêche. Les fans vont y retrouver la musique si particulière de l'auteur d' "Aline", de l'interprète des "Mots bleus", chanson que lui a offerte son ami Jean-Michel Jarre. Mais de chronologie, il n'en sera pas beaucoup question. Plutôt d'une déambulation dans sa vie, comme il aimait à errer dans Paris qu'il voyait, écrit-il, comme un hôtel géant: chaque rue est un couloir, chaque appartement une chambre...

"Dans mes mémoires, il y a du vécu, du réel, du vrai, avec quelques mensonges pour le côté romancé. Le mensonge, c’est un peu ma Vérité", écrit-il encore. Nous voilà prévenus et prêts à faire avec lui ce drôle de voyage. Qui, forcément, se déroule en grande partie la nuit. Les journalistes qui l'ont un jour interviewé - et nous avons la chance d'en avoir fait partie - en savent quelque chose: c'est au beau milieu de la nuit qu'il fixait ses rendez-vous, dans ces moments hors du temps, hors du monde, où il se sentait le plus vivant et le plus créatif. "Il y a les gens du jour, gens de l’ennui, et les gens de la nuit, gens de l’amour. J’ouvre les yeux sur le réel, il est insupportable. Et quand la réalité est insupportable, je ne peux la rendre supportable qu’en y mettant un peu de poésie. La nuit est un grand silence : comme dans un film de science-fiction, comme l’espace intersidéral. Le matin, avant d’aller me coucher, je regarde le lever du soleil. J’observe le changement, le passage de la nuit à la lumière du jour avec les sons de la ville qui reprend vie."

Christophe - né Daniel Bevilacqua, 13 octobre 1945 à Juvisy-sur-Orge, dans l'Essonne - a appris le mensonge avec sa grand-mère. Comme il rentrait toujours tard, il lui fallait inventer, pour ne pas se faire engueuler. "Les grands menteurs sont les maîtres de l'imaginaire", dit-il. Merci Mémé. A cette petite femme qui n'a jamais oublié ses origines italiennes - et qu'il n'a jamais vu sourire - il consacre de jolies pages. "Elle est morte vers 1971 après avoir assisté à mes premiers succès", écrit-il sobrement.

D'autres personnages de la famille, eux aussi hauts en couleur, défilent dans les pages de ce livre. Yves et Tata Do. Elle lui fait découvrir le piano, lui l'équitation. Deux passions qui ne le quitteront jamais. Et puis, il y a la mère, bien sûr. Bretonne au caractère bien trempé, qui conduisait le bus municipal et qui claquait tout son argent dans les voitures qu'elle louait ou achetait. Une autre passion transmise au jeune homme d'alors.

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Adolescent, et bien que sa famille ne soit pas croyante, le futur Christophe va au catéchisme. "Mais surtout pour les filles". "J'ai même été enfant de choeur". Il en profitait pour gober des hosties et boire de ce vin blanc un peu liquoreux, un peu écoeurant.

Le temps passe, la musique, peu à peu, entre dans sa vie. "Ma différence par rapport aux autres chanteurs? Je ne la connais pas", écrit-il dans un chapitre intitulé "Ma première guitare". 'Mais le jour où je n'aimerai plus la musique des autres, je n'aimerai plus plus la mienne, quelle qu'elle soit." Et ce qui lui a donné envie de faire de la musique, c'est "une grande et belle lessiveuse en zinc dans laquelle ma grand-mère lavait les draps blancs du temps où elle était blanchisseuse. Je soulevais le couvercle, je me glissais dans la cuve, je faisais des sons avec ma voix et je frappais sur les parois. (...) C'était ma première chambre d'écho. J'avais huit ans". Puis il y eut Brassens, son '"premier chanteur de blues français". Ensuite il y eut les autres, le jazz, Chet Baker, le rock, Elvis, "une oeuvre d'art à lui seul".

A 15 ans, assoiffé de liberté, Daniel taille la route. A vingt, il crée "Aline", "en une demi-heure dans une boutique vide appartenant à mon père, à la guitare, assis sur une caisse à outils avec une certain résonance en tête". Un titre qui devint le succès que l'on sait. Un hymne, celui de tous les blessés du coeur, une chanson de variété quand lui l'avait composée avec un côté plus "bluesy". Pour la petite histoire, Aline s'appellait Natanovitch, elle était apprentie assistante dentaire dans un cabinet de Montparnasse. "Nous nous sommes aimés pendant deux ans". Mais il n'y avait pas qu'elle: sa copine Danièle devient sa compagne, elle aussi.

Mine de rien, au gré des pages et alors qu'il avait prévenu qu'il ne déroulerait pas le fil d'un vie bien rangée, on va d'anecdote en anecdote, les plus intéressantes concernant le début de sa carrière. Car la suite, qui fut bien plus médiatisée, est connue. Il y a pourtant un court chapitre, au milieu du livre, qui en dit long sur l'homme qui a toujous réussi à se cacher derrière ses verres fumés. Dans "Ma fille Lucie", avec une économie de mots qui surprend, il dit "La chose dont je suis le plus fier est d'aimer ma fille alors qu'elle ne m'aime pas. (...) La famille, c'est quelque chose de difficile à préserver. (...) Ma fille Lucie, elle ne me connaît pas, parce que je n'ai pas pu lui transmettre mon héritage, ce que je suis. Il faut bien accepter de ne pas être aimé."

C'est elle, pourtant, dévastée par le chagrin, qui confiait à Paris-Match, ces quelques mots, après la mort de son père, voici un an: Nous nous sommes ratés dans le timing, mais bon, il était beau, on aurait dit un lion avec un masque qui faisait son roupillon". Lucie était arrivée trop tard en Bretagne où son père s'est éteint.  Elle avait également confié à l'hebdomadaire français qu'il était parti en écoutant ses chansons préférées, comme il le voulait. "C'est sur les paroles et la musique des chansons "Perfect Day" de Lou Reed et "Heroes" de David Bowie qu'il a rendu son dernier souffle".

Dans "Vivre la nuit, rêver le jour", c'est un Christophe bien vivant que l'on prend plaisir à lire et à (re)découvrir. Une belle leçon de vie, de musique et de poésie.

© Editions Denoël