Dans son livre Dans l’amitié d’une montagne, Pascal Bruckner cite nombre de grimpeurs célèbres, d’amoureux de la montagne. Une manière, pour lui, de rendre hommage. “On s’inscrit dans une lignée, une tradition. Le premier hommage à la montagne, c’est l’hommage à ceux qui l’ont arpenté avant nous et qui l’ont fait mille fois mieux”, dit-il. Et de citer Lionel Terray, Louis Lachenal, Roger Frison-Roche. “Et les premiers ascensionnistes qui avaient l’air d’être des petits ramoneurs, avec leurs échelles, habillés en redingotes. On n’est pas grand-chose à côté d’eux.”

En quelques livres emblématiques, récents ou pas, qu’ils soient de fiction où qu’ils rassemblent des souvenirs d’incroyables expéditions, traçons ici un petit horizon de ce qui s’est fait de mieux dans le genre. Même si, comme le souligne Pascal Bruckner, “il n’existe pas vraiment de grand roman de la montagne”, la littérature qui l’évoque est abondante et a cette formidable vertu de nous emmener ailleurs. “Je pense que chaque livre est l’occasion d’explorer des sentiers que l’on avait délaissés. C’est ça qu’on demande à un livre : c’est de vous offrir un avenir possible. Même si c’est un avenir court, il est possible. Tout d’un coup, on se rend compte qu’on regarde mieux le monde quand on l’a fini que quand on l’a commencé.”

Star controversée

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Le 3 juin 1950, Maurice Herzog et ses complices – dont Louis Lachenal, Gaston Rébuffat et Lionel Terray – sont les premiers hommes à gravir un sommet de plus de 8000 mètres : l’Annapurna. La gloire est au rendez-vous, même si Herzog, qui a les doigts et les orteils gelés, doit être amputé. Les héros font la Une de Paris Match, un film, Victoire sur l’Annapurna, réalisé par Marcel Ichac, un membre de l’équipe, retrace l’exploit. Et Herzog, lui, publie Annapurna, premier 8000, qui se vendra à 10 millions d’exemplaires. Il y raconte son incroyable aventure. Mais ne fais pas grand cas de Louis Lachenal qui ne peut publier sa version des faits : avant de partir, lui et d’autres ont signé un contrat leur interdisant de raconter leur histoire avant que cinq années soient passées. Seul Herzog a été autorisé à publier. Louis Lachenal a toutefois fini son livre quand il meurt en 1955, dans une crevasse de la Vallée Blanche. Mais Maurice Herzog et Lucien Devies (organisateur de l’expédition) revoient le texte et caviardent certains passages qui pourraient écorner le mythe. Carnets du vertige sort donc en 1956, cosigné par Gérard Herzog, le frère de Maurice. Il faudra attendre 1996 pour que Jean-Claude Lachenal, le fils de Louis, transmette le manuscrit original aux Éditions Guérin qui publient la version voulue par Lachenal. Pour les passionnés, l’alpiniste et écrivain David Roberts a raconté toute l’affaire dans un livre intitulé Une affaire de cordée, publié également chez Guérin, en 2000.

Triangle amoureux

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Une ascension accomplie dépose dans l’esprit de curieux souvenirs. On a beau répéter que le sommet lui-même n’a aucune importance, les instants que l’on y passe s’impriment dans la mémoire”, écrit Jean-Christophe Rufin, médecin, diplomate et écrivain, membre de l’Académie française, que l’on ne présente plus aux amoureux de la montagne. Ces lignes sont issues de son dernier roman, Les flammes de pierre, paru chez Gallimard fin 2021. “Rémy et Laure partageaient le modeste sommet de Croisse-Baulet et, si bref fût-il, ce moment devenait pour eux inoubliable.” C’est l’histoire de ces deux-là qu’il raconte dans son livre. Ou plutôt de ces trois-là puisqu’avec la montagne, ils forment un triangle amoureux. L’arête des Flammes de Pierre, qui donne son titre au livre, est, elle, une crête rocheuse située sous les Drus, au flanc de l’Aiguille Verte dans le massif du Mont-Blanc. Et si Jean-Christophe Rufin l’a choisie, c’est aussi pour adresser, par-delà le temps et les sommets, un clin d’œil à Roger Frison-Roche et son Premier de cordée, qui s’y déroulait.

Classique des classiques

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Le premier nom qui vient à l’esprit de beaucoup quand on évoque la littérature “de la montagne”, c’est celui de Roger Frison-Roche. Et pour cause : il a signé quelques romans (et des livres de souvenirs) devenus des classiques du genre. Le plus connu est, évidemment, Premier de cordée, publié d’abord en feuilleton dans La Dépêche algérienne (ou il travaille comme journaliste) puis sous forme de roman, en France, en 1942.

Frison-Roche, guide de haute montagne, moniteur de ski, journaliste, explorateur, connaît les lieux comme sa poche quand il décide d’y planter le décor de Premier de cordée. Soit l’histoire de Pierre Servettaz, installé à Chamonix, dans les années 1920, et qui rêve, à l’instar de son père Jean, de devenir guide de haute montagne. Las !, conscient des dangers du métier, celui-ci refuse. Lors d’une expédition dans laquelle il emmène un riche client américain, Jean est frappé par la foudre. Une cordée se met en place pour aller le récupérer, à laquelle Pierre va prendre part.

Du courage, de l’amitié, de l’amour aussi, et bien sûr, les paysages si bien décrits par Frison-Roche ont fait de ce livre un incontournable. À découvrir aussi, du même auteur, Les montagnards de la nuit, qui raconte la Résistance qui s’est organisée en Savoie dans les couloirs du barrage de la Girotte. Passionnant. (Les deux au format poche chez J’ai Lu)

La majesté de l’Asie

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Avec Louis Meunier, réalisateur et producteur, membre de la Royal Geographical Society, on s’aventure dans un tout autre décor, celui des montagnes d’Asie, qu’il parcourt et grimpe sans relâche depuis vingt ans. “Les montagnes étaient notre salut car leur silence murmurait plus de réponses que toutes les inventions humaines”, écrit-il. Une belle déclaration d’amour à ces paysages méconnus, moins connus, qui s’étirent des monts irakiens aux confins de l’Afghanistan, des lignes de crêtes du Pamir, dans l’est du Tadjikistan, aux versants de l’Himalaya.

Se glissant tour à tour dans la peau d’un alpiniste, d’une panthère, d’un berger ou d’un caravanier, l’auteur donne à voir une autre montagne et impose toute sa liberté de romancier. “Moi, mon fusil, c’est pour me défendre et pour manger, c’est pas comme ces guignols qui viennent de l’autre bout du monde pour tirer des mouflons ou des bouquetins qu’ils exposent en trophée dans leurs salons. C’est du mauvais goût : ils empaillent la nature pour se sentir vivants, ensuite ils l’affichent pour se sentir puissants”, écrit-il encore. Un joli plaidoyer, qui ne mâche pas ses jolis mots.

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