François Léotard rend hommage à son frère qui n'est pas mort

BRUXELLES On l'a connu ministre austère, costume trois pièces, très vieille France. Et c'est en tant qu'écrivain détendu que François Léotard réapparaît à Bruxelles. Son portefeuille, il l'a troqué contre un stylo. Et sa cravate, contre un large sourire. Ses habituels dossiers sous le bras ont, eux, cédé la place à un livre en forme d'hommage, A mon frère qui n'est pas mort.«J'ai voulu poursuivre le dialogue entamé avec Philippe de son vivant. J'avais écrit quelques pages, que je ne lui ai jamais montrées. Ce n'étaient que des ébauches. Et puis, on est pudique dans la famille. Il y a un an environ, poussé par tous ceux qui me disaient que c'était un type formidable, j'ai eu envie de faire l'éloge des acteurs à travers lui. On leur doit beaucoup pour leurs interprétations du genre humain. Paradoxalement, il y a beaucoup de comédie dans le monde politique et de civisme chez les comédiens. La politique ressemble souvent à un vaudeville, avec ses traîtres, ses faux serments, alors que les artistes expriment plus de sentiments. Quand Philippe a disparu, le 25 août 2001, je me suis demandé si ce que j'avais fait n'était pas vain, dans le double sens d'orgueil et de vide. Je n'ai pas de regret, mais je me suis interrogé sur le temps gaspillé: est-ce que ce n'était pas lui qui avait raison? Or, la réponse est le malheur de la question...»

Exit, donc, la classe politique dont «l'hypocrisie» et «la médiocrité intellectuelle» le sidèrent («En dehors de leur dossier, la plupart des représentants ne lisent rien!»). Inspiré par son frère, il veut désormais profiter de l'existence. «Quand je suis dans le train, je parle à Philippe. En voyant une jolie fille, je me demande ce qu'il lui aurait dit: c'était un séducteur. Il possédait une force, un bel appétit de vivre en décalage avec sa disparition: il s'est brûlé au bonheur. Et c'est sans doute mieux que mener une petite vie sans attrait en grelottant de solitude. Son exemple m'a libéré. La leçon posthume, c'est la recherche de l'authenticité. Plus que la destruction de son corps - chacun en fait ce qu'il veut -, c'est celle d'une intelligence brillante qui m'a peiné. Philippe, c'était le frère universel. Tout le monde pouvait se reconnaître en lui. Au lieu d'apaiser ses contradictions comme le font la plupart des gens, il les assumait jusqu'au bout. Il n'hésitait pas à revendiquer son côté macho et son âme féminine! Il ne rejetait aucun pôle mais affirmait sa vulnérabilité, ses souffrances. Beaucoup se sont reconnus dans ses chansons, ses rêves, ses poésies, son étrangeté, sa transgression des schémas établis. Sa folie à lui n'était pas meurtrière. C'était quelqu'un de généreux, pas agressif. Il ne disait jamais de mal de personne, sauf de Johnny, qui lui avait piqué sa femme, Nathalie Baye. Lui, il le traitait d'illettré.»

Un portrait de Philippe Léotard plus en nuances, cependant, que ce qu'on pourrait imaginer. «Je suis d'une partialité positive, mais je n'ai jamais cautionné ses dérives, ses abus en matière d'alcool ou de drogue. Ceux qui pensent ça n'ont rien compris. Mais je ne suis pas qualifié pour être juge. Vous savez, on en a tous énormément discuté avec lui, y compris ses amis comme Claude Lelouch, mais il n'écoutait pas. Il parvenait même à se faire fournir dans les hôpitaux. Il avait un talent diabolique pour ça. Nous en étions tous très affectés, mais que pouvions-nous faire contre sa volonté. J'ai eu des réactions très violentes contre son accoutumance mortifère. J'ai même eu envie de le kidnapper pour le sauver malgré lui tant je l'aimais. Mais tout le monde me l'a déconseillé: cela n'aurait pas marché. Une thérapie ne donne des résultats que si le patient est consentant. Mais comment recréer une volonté qui a disparu?»

Le visage grave, l'air pensif, François Léotard ne veut pas terminer sur une note triste. «Mon seul regret, c'est de ne pas avoir su lui dire tout ce que je lui ai écrit. Trop de pudeur, de réserve... Son tourbillon me manque. Qu'est-ce qu'il a pu me faire rire. »

François Léotard, A mon frère qui n'est pas mort, Grasset.

© La Dernière Heure 2003