Romancier à succès, Charles Aubignan, la petite septantaine, en est à son troisième divorce. Sa vie part en quenouille quand il rencontre, dans une manifestation pour la cause animale, deux militants très engagés avec lesquels il décide de frapper un grand coup. En l’occurrence, en plus de leur apporter une somme d’argent très rondelette, il accepte de se faire engraisser, comme un cochon, le tout sous la caméra de moins en moins amicale de Laura, son “éleveuse”. Par amour et sans vraiment réfléchir à l’issue tragique des porcs d’élevage, Charles se laisse déshumaniser, gaver, traiter comme une bête. Rien qu’une bête…

J’ai eu envie de vomir au moins 400 fois en vous lisant ! Vous vous rendiez compte que ce que vous écriviez était tellement dur ?

“Mais vous avez ri, un peu, aussi ? Honnêtement, c’est ce que vivent les bêtes, en gros. Quand on dit que les oies et les canards aiment ça, il suffit d’aller voir dans les élevages, vous verrez que c’est faux.”

Ça fait un petit temps que vous pensiez à ce livre, paraît-il. Qu’est-ce qui vous a retenu, jusqu’ici ?

“Le pitch, l’histoire, je l’avais dans la tête depuis une dizaine d’années. Je me disais que c’était pas mal, qu’on n’avait jamais lu ça. Mais l’idée n’était pas de faire un essai sur la cause animale, pas du tout. C’était d’écrire un suspense, parce que j’adore ça. Cette idée-là, je ne sais pas trop comment elle est venue : c’était celle d’un homme dans les conditions d’un porc à l’engrais. Comme il y a déjà pas mal de ressemblances entre le porc et l’homme, plein de points communs – le stress, une tendance à l’obésité, etc. –, j’y ai rajouté mes connaissances en matière animale puisque j’ai été élevé à la ferme. Ensuite, j’ai pas mal enquêté sur les élevages industriels, les abattoirs, le transport des animaux. J’ai d’ailleurs écrit un essai, qui s’appelle “L’animal est une personne”. Là, je me suis dit que j’allais raconter cette histoire comme un “page turner”. Donc il fallait sans arrêt des rebondissements, du suspense. Auxquels j’ai ajouté mes convictions. Mais, encore une fois, je n’ai pas écrit ce livre en me disant que j’allais faire avancer la cause animale, parce que ce n’est pas vrai. Même si dans les retours que j’ai des lecteurs, je me rends compte que beaucoup de gens ne savent pas comment ça marche, dans les élevages. J’ai aussi pas mal de réactions de gens qui me disent avoir beaucoup ri, alors que je ne pensais pas que ça ferait rire.”

Ce personnage est un romancier, qui a à peu près votre âge…

“C’est moi dans le genre un peu mou. Lui, il est complètement de la loose, moi je ne le suis qu’un peu (rires). Troisième divorce, il boit trop pour oublier… Il me fait de la peine, il me fait pitié.”

À part la loose que vous n’avez pas en commun, vous avez des traits de caractère communs ?

“Bien évidemment. Par exemple, quand je parle de ses connaissances en matière animale, ce sont les miennes. Je n’ai pas eu besoin de chercher, d’enquêter pour écrire ce livre. Ce sont des choses que j’avais dans la tête.”

Quand vous détaillez, pièce par pièce, tous les morceaux du cochon, vous avez dû un peu vous renseigner quand même ?

“Un petit peu, j’ai vérifié pas mal de choses. Mais quand j’étais gosse, j’étais à la ferme et on tuait souvent des cochons, dans le coin. On faisait venir les enfants pour aider. Il y avait beaucoup d’entraide entre les familles, à l’époque. Les élevages n’étaient pas industriels. C’est venu plus tard, j’y ai assisté, dans les années 70. J’étais de moins en moins à la ferme parce que j’étais à la fac mais j’ai vu tout ça changer autour de moi. Il y avait un rapport différent à l’animal. Je me suis servi de mes connaissances pour le thriller parce que le rapport ambigu entre l’engraisseuse et le porc à l’engrais, ce sont des rapports que l’on trouve souvent entre les éleveurs – les éleveuses – et les bêtes qu’ils vont bouffer, à un moment donné. Ils les aiment, quand même. Le cochon, autrefois, on l’élevait en famille et il y avait un petit côté anthropophage. C’était un membre de la famille, il avait un nom, il pouvait s’appeler Bernard, Raymond ou Marguerite ; on le traitait comme un ami, il traînait autour de la table et un jour, il était tué et on le mangeait. Ça, c’est le côté ambigu des rapports qu’il pouvait y avoir entre l’éleveur et le cochon. Il y a d’ailleurs des élevages comme ça qui perdurent, heureusement.”

Mine de rien, en parlant du cochon, vous en dites beaucoup sur les hommes. Quand vous racontez cette forme d’avilissement par lequel passe le personnage, cela en dit long sur ce que l’homme est prêt à accepter d’un système.

“Oui, bien sûr et l’homme est toujours capable d’endurer beaucoup plus qu’on le croit. Et, à la fin, il se crée un phénomène bien connu, qui s’appelle l’aliénation. À un moment donné, on voit qu’il a tendance à revenir vers la porcherie… Combien de fois j’ai vu ça, des animaux qui s’échappaient et qui revenaient ! Même si ce n’est pas marrant, il préfère cette situation-là à la vie de tous les jours dans la nature. Vous savez, quand on écrit un roman, on se met dans la peau des personnages, ce sont eux qui écrivent le livre. Ça m’échappe complètement. Moi qui suis végétarien, j’ai écrit un livre où les deux végans ne sont pas présentés sous leur meilleur jour. Je ne les imaginais pas comme ça au début, mais ils ont pris cette apparence sous ma plume. Je voulais aller au bout de cette histoire qui tournait dans ma tête. J’écris toujours assez facilement, mais je retravaille beaucoup derrière. Je casse, je crée des rebondissements, des fausses pistes.”

Le personnage qui se fait engraisser écrit qu’il se voit sur les images que filme Laura, du coup, on se dit qu’il va s’en sortir…

“Oui mais à partir du moment où on sent l’aliénation, on se dit quand même que ça va être difficile qu’il s’en sorte. La vie, hélas…”

Vous êtes végétarien depuis quand et qu’est-ce qui vous a convaincu de l’être ?

“J’ai été élevé à la ferme et je n’ai pas supporté de voir qu’on tuait les animaux. J’ai été végétarien très jeune, vers 17, 18 ans. Quand j’étais petit, je n’aimais déjà pas la viande mais ma mère me forçait, en me disant que c’était bon pour moi, qu’il me fallait du fer, pour avoir de la force. Et puis, dès que j’ai été autonome, j’ai trouvé des moyens d’enlever la viande de mon programme. À un moment donné, j’ai dit que je ne mangeais plus de chèvres, parce que je les adorais. Elles étaient un peu comme des chiens, très joueuses, toujours à se foutre de votre gueule. Ensuite, il y a eu les bovins. Ma sphère végétarienne a grandi, tout le temps. Je pense qu’à 18 ans, j’avais cessé de manger de la viande. Pour me “socialiser”, c’est parfois compliqué parce qu’il n’y a pas du tofu partout. Par exemple, à midi, j’avais besoin de protéines, je le sentais bien. Je suis d’une génération où, quand vous étiez végétarien, vous en preniez plein la gueule tout le temps. Il n’y avait rien pour vous… Quand vous étiez invité chez des gens et que vous disiez “non, je ne mange pas de viande”, la conversation tournait autour de votre cas pendant une heure. On se demandait comment je faisais. Pour rester socialisé, je mange du poisson et un peu de fruits de mer.”

Chaque chapitre s’ouvre sur la citation d’un auteur – on va de l’Antiquité jusqu’à la période contemporaine – qui défend la cause animale.

“Il y a beaucoup de grands écrivains qui étaient végétariens. Georges Sand a écrit de très belles choses sur la question. Leonard de Vinci et nombre de grandes figures historiques étaient végétariens. Les carnivores aiment citer Hitler mais il mangeait de la viande en cachette. Je le raconte dans un de mes livres précédents, “La cuisinière d’Himmler”. Il aimait les pigeons et les saucisses.”

Il y a des siècles, voire des millénaires, des gens étaient végétariens par conviction, parce qu’ils se rendaient compte que c’était ce qu’il fallait faire pour le bien-être de l’humanité.

“À la base, je pense que c’est une question de sensibilité. J’aime beaucoup la citation de Lamartine qui dit “On n’a pas deux cœurs, un pour les humains, un autre pour les animaux. On a un cœur ou on n’en a pas”. La pitié ne se partage pas : c’est la même pour les humains et pour les animaux.”

Est-ce que vous avez le sentiment qu’un livre comme celui-là, qui est un roman, peut faire plus pour la cause animale qu’un essai ?

“Je suis très modeste là-dessus. Quand j’ai écrit “L’animal est une personne”, qui était un essai, je suis parti de cette idée-là et j’ai vu que ça fonctionnait. C’est-à-dire que des gens ont commencé à réagir. En revanche, ce livre-là, pour moi, c’est un roman.”

Mais le roman peut avoir une force de frappe plus grande !

“Je suis très respectueux de ça parce que je pense que le roman permet de dire des choses plus fortes qu’un essai, parce qu’on transmet des sentiments, des sensations. Nous sommes des animaux humains, comme disait Darwin. Mais je crois qu’il faut être modeste : quand on écrit un livre, il nous échappe, une fois qu’il est fini. Chaque lecteur le réécrit, il en fait quelque chose d’autre. J’adore écouter les lecteurs qui me racontent ce que j’ai écrit parce que, parfois, c’est tout à fait autre chose !”

Vous allez sortir, dans peu de temps, un livre sur Bernard Tapie. Comment fait-on pour écrire avec une certaine distance sur un homme comme lui, dans une période de sa vie qui est celle-ci ?

“Je le connais depuis longtemps et j’ai eu, très longtemps, des relations difficiles avec lui. Mais là, son combat face à la maladie, j’ai été bluffé. Il est très impressionnant. Il ne prend pas d’antidouleur, il fait des pompes quand il sort de l’hôpital, il monte et descend les escaliers alors que ça ne va pas du tout. Il a une espèce de force vitale hallucinante. Ce livre n’est pas une enquête sur sa vie, ni une biographie. C’est plus un livre de dialogue, dans lequel je le fais parler, je le montre tel qu’il est.”

Et donc, ensuite, vous sortez un livre sur la Cinquième république. Gros morceau, là aussi !

“C’est pour cet automne, chez Gallimard. C’est un gros livre, ce sera en deux tomes.”

Comment vous passez du cochon à la Cinquième république ?

“J’ai toujours plusieurs livres en tête, j’aime changer de genre pour ne pas m’ennuyer. J’ai écrit pas mal de polars, de suspense. Des livres politiques, j’en ai fait un petit paquet et puis des romans purs. Je serai incapable de faire deux ou trois livres du même genre, d’affilée. C’est comme si j’avais besoin de me changer les idées à chaque fois.”

© D.R.

Franz-Olivier Giesbert, Rien qu’une bête (Albin Michel)