Didier Tronchet aime le sport. Les sports. Le père de Raymond Calbuth ou de Jean-Claude Tergal, ses deux héros indémodables, s’est glissé depuis quelques longs mois dans la peau d’un enquêteur. Pour son dernier opus paru chez Dupuis, il s’était mis en tête de retrouver un chanteur qui l’avait marqué profondément lors de son adolescence (Le chanteur perdu). Magnifique album sur les traces de son passé et, surtout, sur celles d’un homme qui avait connu un succès radiophonique dans les années 70 avant de complètement disparaître à l’autre bout de la terre. Une quête étonnante, pour un roman graphique épatant.

Cette fois, son héros est moins mélomane mais tout aussi déterminé à aboutir dans son enquête. Didier, c’est le nom du "héros", est un fondu du foot. Mais un de ses fanas incapables de vivre un match sur écran ou sur le terrain sans avoir le sentiment que sa vie est en jeu. Sans devenir un autre, un être hybride, méconnaissable, insupportable pour tout le monde, de ses coéquipiers à son fils en passant par son épouse.

Didier est à la recherche d’un emploi, du coup, il a le temps de se repasser les grands moments du foot français, comme cette demi-finale de la Coupe du Monde en Espagne en 1982. Les Bleus montraient le bout du nez avec des joueurs de la trempe de Platini, Giresse, Batiston sous les ordres de l’entraîneur Michel Hidalgo. En face, pour cette demi-finale, l’irrésistible Allemagne. Celle dont on disait quel que soit le niveau de son football "à la fin, c’est toujours l’Allemagne qui gagne".

Le "bombardier" Schumacher

Cette demi-finale est entrée dans l’histoire du foot, non pas pour la défaite des bleus, presque la norme à cette époque, mais pour la sortie du gardien de but allemand Schumacher qui avait allongé pour le compte le pauvre Batiston qui allait se présenter seul devant lui. Le ballon passait à côté du but, Schumacher évitait étrangement l’exclusion et, en fin de compte, l’Allemagne s’imposait.

Cela, c’est l’histoire que la planète entière a pu voir en direct. Mais, près de 40 ans plus tard, devant l’écran de son pc, revoyant ces images en boucle, Didier a une révélation. Plutôt un questionnement. Une question qui remet, selon lui, tout en cause. Qu’est-ce que Batiston faisait à cette place sur le terrain ; pourquoi l’entraîneur l’avait-il mis à ce poste ? Pour Didier, des réponses à ces deux questions dépend tout le scénario du match, toute l’histoire récente du foot français et même plus… Un peu excessif ? Didier parvient néanmoins à convaincre son ami Fred (journaliste !) à l’aider dans son enquête pour retrouver les principaux acteurs de ce match.

Le début d’une enquête qui va les emmener à rencontrer notamment, et après quelques solides péripéties, un Michel Platini (dans une scène absolument délirante) et même un Michel Hidalgo exceptionnel de philosophie et de "zen attitude" face à la furia d’un Didier définitivement convaincu que c’est le coaching de cet homme qui a abouti à la défaite face à l’Allemagne.

L’enquête de Fred et Didier, un couple qui fonctionne à merveille dans ce récit, est délicieusement surréaliste.

Tronchet est en grande forme et il a confié la couleur et le dessin à Anne-Claire Thibaut-Jouvray et Jérôme Jouvray, un tandem qui a déjà fait ses preuves avec "Lincoln" (Éd. Paquet) ou Six Coups "Éd. Dupuis".

Le fantôme de Séville, c’est le foot, côté supporters, dans ce qu’il pourrait avoir de plus fou avec, une bonne dose d’humour, de dérision et de second degré et, en guise de conclusion, un joli pied de nez à la France de 2018 que nous, les Belges, partageons complètement.

> Tronchet - J. et A. C. Jouvray : Les fantômes de Séville, Éd. Glénat.