Livres/BD Le dernier roman de l’"enfant terrible" des lettres françaises cartonne déjà en librairie.

Michel Houellebecq, "l’enfant terrible" des lettres françaises, est de retour sur les étals des libraires avec un nouveau roman, "Sérotonine", ouvrage sombre et poignant, qui semble avoir anticipé la révolte des gilets jaunes.

L’écrivain français contemporain le plus lu à l’étranger a choisi, selon son éditeur, d’observer "une stricte diète médiatique". Mais son roman, d’ores et déjà assuré d’être un best-seller, constitue un événement de la rentrée littéraire d’hiver en France, où il est sorti vendredi, mais aussi en Europe, où les ventes vont démarrer la semaine prochaine.

Sur le site Amazon en France, le livre était n°1 des ventes vendredi en milieu d’après-midi.

Le romancier n’avait rien publié depuis le polémique "Soumission", paru il y a quatre ans, le jour même de l’attaque contre Charlie Hebdo. Toutes éditions confondues, cet ouvrage s’est écoulé à près de 800.000 exemplaires dans le monde francophone.

Le septième roman de Michel Houellebecq, 62 ans, plonge ses lecteurs au cœur de la France rurale et souffrante. Écrit des mois avant l’apparition des gilets jaunes, le roman semble avoir anticipé ce mouvement qu’aucun responsable politique n’avait vu venir.

Accusé souvent de cynisme, l’écrivain est plein d’empathie quand il décrit le désespoir d’agriculteurs au bout du rouleau. L’auteur, qui a récemment fait l’éloge du protectionnisme de Donald Trump, tire à boulets rouges sur la politique libérale de l’Union européenne coupable à ses yeux de tous les maux.

Malgré les scènes pornographiques (l’éloge de la fellation voisine avec la description d’un "gang bang" canin, on croise un pédophile allemand…), le roman de Michel Houellebecq est éminemment romantique.

Outre la description d’une impitoyable violence sociale, le cœur du livre nous parle d’une violence intime tout aussi terrible : celle d’un homme égoïste que l’échec de sa vie amoureuse a conduit à la dépression. On sort de sa lecture bouleversé.

La presse internationale a été troublée par l’image que Michel Houellebecq donne de la France.

L’hebdomadaire allemand Die Zeit affirme avoir longtemps considéré "les convictions antilibérales du plus grand auteur français du moment" comme un "gadget littéraire". "Mais maintenant, il faut le prendre au sérieux", estime Die Zeit. Et le Frankfurter Rundschau qualifie Houellebecq de prophète des gilets jaunes.

En Italie, où ses romans sont régulièrement en tête des ventes à leur sortie, le Corriere della Sera estime que "le plus grand écrivain français vivant réalise le miracle de mettre sa gêne, son écœurement envers le monde contemporain au service de pages émouvantes". "Dans Sérotonine comme dans aucun autre de ses romans, Houellebecq s’avère être un grand romantique, une qualité pas toujours reconnue".

Le quotidien de droite Il Giornale n’hésite pas à comparer Houellebecq au grand écrivain catholique Georges Bernanos. "Sérotonine est un nouveau chapitre d’une œuvre nécessaire pour comprendre où va le monde… et changer de direction".

L’auteur est "de retour avec un roman qui met en lumière la colère qui couve depuis longtemps dans les provinces françaises", écrit pour sa part The Sunday Times. Dans son livre, affirme The Telegraph "l’enfant terrible des lettres françaises" ne fait rien de moins que "prédire le destin tragique de la civilisation occidentale".

Pour le journal espagnol El Pais, "une des scènes centrales est le blocage d’une autoroute par des agriculteurs en colère contre Paris […] et l’Union européenne, ‘grande pute’, selon les mots du narrateur. La protestation se termine par un affrontement sanglant avec la police, comme si le sismographe houellebecquien avait anticipé" les heurts qui ont marqué l’actualité des derniers mois.

Le journal argentin La Nacion a vu lui aussi dans "Sérotonine" une "radiographie cruelle de la France troublée des gilets jaunes et de l’effondrement définitif de la démocratie sociale européenne".

"Sérotonine" : les fans réclament leur dose

A Paris, les romans s’arrachent comme des petits pains

À la librairie "Le Divan", à Paris (XVe), le dernier roman de Michel Houellebecq trône au milieu des boîtes de médicaments et des livres sur la santé. Le magasin n’est pas encore ouvert que plusieurs clients attendent déjà devant les vitrines. Même engouement à la petite librairie d’Odessa, près de la gare Montparnasse dans le VIe arrondissement de Paris.

À peine la porte ouverte que la première acheteuse, baguette sous le bras, repart avec un exemplaire. Dix romans ont déjà été réservés sur les trente en stocks prévus par la libraire Sophie Lombard. "J’ai dû en recommander vingt hier," explique-t-elle, pour pouvoir "passer le week-end". Elle vend le deuxième à Jacques-Olivier Pô, 51 ans, un habitué qui lit "en flux tendu" et suit Michel Houellebecq depuis le début. "C’est un bon agrégateur de signaux faibles", raisonne ce consultant qui dit lire quotidiennement Le Parisien et regarder le journal de Jean-Pierre Pernault sur TF1, représentatifs pour lui de l’univers du romancier.

C’est son côté "paradoxal, urticant et déconnant" qui plaît à Jacques-Olivier Pô. "Je trouve qu’il est très français."

Les fans de Michel Houellebecq sont unanimes : c’est la dimension sociale qui les passionne et leur fait pousser la porte des librairies dès le premier jour des ventes. "J’ai un peu honte", confie Michel Hautecouverture, 79 ans, croisé à la Fnac Montparnasse. La mise en scène des piles d’ouvrages qui accueillent les visiteurs à l’étage librairie, pour ce médecin, c’est "presque anti-Houellebecq".

Lui qui dit détester les "bobos" de Télérama partage pourtant l’engouement du magazine pour l’auteur. "J’ai une sympathie terrible pour ce genre d’individu," confie ce passionné de Tchekhov et de Céline. "Il voit les gens avec férocité, mais en même temps avec tendresse". Houellebecq, auteur visionnaire ? "Le mot est fort", tempère Elodie Murzi, 38 ans, libraire à "Ici", la plus grande librairie indépendante de Paris.

Plutôt "fin observateur" de la société, qui se range pour elle aux côtés de Virginie Despentes et de Nicolas Mathieu (dernier prix Goncourt) parmi les écrivains "qui parlent de leur société" à travers une "littérature à l’os". "Mais ça reste un roman", nuance-t-elle. Avant de repartir gérer l’affluence du déjeuner, heure de pointe pour son commerce. À midi, plus de trente exemplaires étaient déjà partis.

Et maintenant un film avec Depardieu

Non content d’être une star de l’édition, Michel Houellebecq tourne actuellement dans le nouveau film de Guillaume Nicloux en compagnie de… Gérard Depardieu. Dans "C’est extra", le duo se retrouve en cure dans un centre de thalassothérapie à Cabourg. "Ils tentent ensemble de survivre au régime de santé que l’établissement entend leur imposer. Mais des événements extraordinaires viennent perturber leur programme", précise le site Cineuropa.

Drôle de cure en effet où l’on voit les deux hommes satisfaire leur goût commun pour le vin rouge et Depardieu débarquer avec une valise remplie de saucissons !

Si Michel Houellebecq et Gérard Depardieu sont, pour la première fois, réunis devant une caméra, ils ont tous les deux déjà travaillé avec le réalisateur et scénariste français. Sous sa direction, Gérard Depardieu a récemment interprété un écrivain désabusé dans "Les Confins du monde", un film de guerre dans la jungle vietnamienne.

De son côté Michel Houellebecq a joué son propre rôle pour Guillaume Nicloux dans la comédie loufoque, "L’Enlèvement de Michel Houellebecq", réalisée pour Arte en 2014.