Les "vagues" migratoires font partie de l’histoire de notre civilisation. Pas seulement chez nous, mais sur tous les continents, à toutes les époques. Mais toutes, si elles ont marqué profondément des millions de personnes qui les ont vécues dans leur chair, n’ont pas la même médiatisation. Olivier Afonso, le scénariste de ce très bel album, en sait quelque chose, lui, le fils de migrants portugais, né en France au milieu des années 70, juste après la "Révolution des Œillets" du 25 avril 1974 qui allait renverser le régime salazariste en place depuis 1933.

"Mon père, ce non-héros"

"Cette migration, c’est essentiellement une histoire orale qu’on découvre quand les gens qui l’ont vécue se mettent à en parler", sourit-il en évoquant l’origine de ce récit, de son envie de raconter cette histoire, Olivier Afonso qui aurait dû s’appeler Oliveiro, avant que ses parents, sur les conseils de l’infirmière-accoucheuse qui trouvait que cela pourrait "faciliter" la vie, l’intégration, du gamin, ne se décide à franciser ce prénom. "J’entendais des anecdotes à la maison, mes parents évoquaient parfois des souvenirs mais cela se faisait toujours avec parcimonie. Une certaine retenue. Quand j’ai évoqué mon envie d’en faire un récit, mon père a été très surpris. Il se demandait qui cela pouvait intéresser. Mais je ne voulais pas coller au récit de son parcours personnel et de celui de ma mère. Bien sûr, c’est d’abord leur itinéraire mais c’est aussi - même si c’est un peu prétentieux - l’histoire de toute une émigration qui a touché pas moins de 700 000 personnes rien qu’en Fance."

À l’origine, ce récit très cinématographique avait été conçu pour un long-métrage. Olivier Afonso, avec sa formation d’artiste plasticien, spécialiste des effets spéciaux et du maquillage sur de nombreux films français, l’imaginait sur pellicule. "Mais c’est toujours très compliqué de monter un tel projet qui demande énormément de temps et d’argent."

Sa rencontre avec Chico, alias Aurélien Ottenwaelter, story-boarder pour différents studios d’animation, va bouleverser ses plans, leur donner une autre dimension. Le cinéma se fera donc sur papier. "Il a fallu adapter, réécrire un peu mais tout ce que je voulais mettre dans cette histoire s’y retrouve", poursuit le scénariste pas peu fier de l’accueil de cet album dans sa famille. "Mes parents en sont très fiers. Ils ont compris que ce n’était pas que leur histoire. Ils ont dû accepter de se raconter ce qui n’était pas nécessairement facile pour eux."

Les Portugais, c’est donc un retour au début des années 70. Depuis plus de dix ans, le pays de Salazar s’enfonce dans un conflit colonial sanglant en Afrique. Dans ce contexte, comme des dizaines de milliers de compatriotes, Mario, à peine sorti de l’adolescence, préfère prendre la route de l’exil. En passant la frontière française, il rencontre Nel qui, comme lui, fuit la conscription. Les deux garçons qui rêvent de s’installer à Paris se lient immédiatement d’amitié. Après un premier job dans une ferme, ils "montent" sur la capitale.

Mais leur Paris n’a rien à voir avec les images des magazines glacés et des calendriers. Pour eux, ce sera le bidonville, les conditions précaires, la promiscuité.

Pas question pour les auteurs de ce récit de larmoyer. Nel, Mario et tout le petit monde qui gravite autour d’eux se construisent un avenir. Le chemin qu’ils empruntent n’est ni le plus facile, ni le plus romantique, mais c’est la seule voie qui se présentait à eux dans une France qui a besoin de main-d’œuvre.

"On voulait raconter avec des mots simples le parcours de jeunes adultes qui cherchent à s’inventer une vie", explique Olivier Afonso qui ajoute : "je pense que j’ai cherché à fabriquer la BD que j’avais envie de lire sur cette histoire récente qui a été très peu médiatisée".

Le dessinateur, lui, est parvenu à se lover avec intelligence et tendresse dans cet univers qui n’est pas le sien. Son trait simplifié et dynamique rappelle celui d’un Christophe Blain ou d’un Manu Larcenet. Il nous emmène avec sa patte expressive dans un monde bourré de justesse et d’une vraie tendresse.

Avec Les Portugais, ces néophytes en bande dessinée signent une pépite d’une lisibilité absolue qui transpire la sincérité. "En fait, dès que nous nous sommes mis à bosser ensemble, tout a été facile", expliquent-ils en chœur. C’est peut-être le secret de cette belle bande dessinée.

Afonso - Chico : Les Portugais, Les Arènes.