Livres/BD Jacqueline Harpman, romancière de l'inconscient

BRUXELLES Dans son antre ucclois peuplé de livres, Jacqueline Harpman scrute l'âme humaine. A la lumière de la psychanalyse ou à travers toutes ces vies qui l'habitent et qu'elle immortalise sur le papier. Humour jubilatoire à fleur de plume dans Le temps est un rêve ou amour virginal absolu dans La dormition des amants, la grande dame de la littérature cultive l'imaginaire et le style avec la même ampleur. Rencontre.

Après avoir exploré tant d'esprits humains, en quoi celui du narrateur de La dormition des amants , Girolamo, vous a-t-il intéressée?

`Il m'est tombé dessus comme ça, on ne choisit pas ses personnages, c'est toujours la même chose. Les premières phrases qui me sont venues sont les premières du livre. C'est lui qui racontait, qui avait tout vu. C'était naturel. Je n'ai fait que suivre. J'ai le sentiment que je dois aller déchiffrer ce qui est écrit quelque part.´

On connaît votre amour de l'époque contemporaine. C'est pour prendre du recul que vous avez voulu cet historique imaginaire ?

`Cela non plus, je n'ai pas choisi. Quand ces premières phrases sont arrivées, il y avait un brasero, une tente, une reine, des guerres qui ne me situaient pas à l'époque actuelle. Ou bien je laissais tomber, mais je n'en avais pas envie, ou bien je continuais et je m'instruisais sur ce début du XVIIe siècle que je ne connaissais pas bien. Un temps que j'aime beaucoup pour la langue. Là, j'ai pu me donner bien librement à mon goût de la grammaire. C'était un des grands agréments de ce livre.´

L'histoire est imaginaire, mais s'imbrique dans un contexte émaillé de vérités historiques...

`J'ai lu pour avoir une notion de l'arrière-plan, dont tout un aspect est réel: l'édit de Nantes, les guerres de religion, l'assassinat d'Henri IV. Mon beau-frère est antiquaire en armes anciennes. Tout ce qui est de l'armement durant les guerres a donc été supervisé! A part ça, je fais se balader le duc de Guermantes ( c'est aussi le nom de son chat noir: `je vous le dis pour que vous le traitiez avec tout le respect qui lui est dû!´, précise-t-elle en riant, ndlr ) dans l'histoire, ce qui est tout à fait logique parce qu'il est évident que s'il existe au début du XXe siècle ( dans A la Recherche du Temps perdu de Proust, ndlr), il a eu des ancêtres à la cour de France! (rires) ´

L'amour absolu qui lie votre héroïne Maria Concepcion avec Girolamo ne peut s'éteindre car il ne peut être consommé. Et il n'est touché par aucun doute...

`Fantasmatiquement, c'est l'amour des jumeaux. C'est du moins l'image que l'on se fait de la gémellité. Deux êtres totalement proches, en résonance complète l'un avec l'autre. Ils ne peuvent pas se passer l'un de l'autre, mais ils y sont obligés. Il y a une limite à leur lien et c'est ce qui le rend si violent et pathétique.´

Il est aussi beaucoup question d'inceste entre frère et soeur dans ce roman. Pourquoi?

`L'inceste entre frère et soeur m'a toujours fait beaucoup rêver. Je n'ai pas de frère. Et toutes les femmes que je connais qui en ont un ne semblent guère de mon avis. Mais moi, je me suis imaginé un frère un peu plus âgé pour vivre une grande passion incestueuse avec lui, quand j'étais toute jeune. Et cela m'est toujours resté en tête. Du fantasme, de la littérature...´

Votre métier d'analyste vous aide-t-il à voir et décrire l'intérieur des êtres?

`Cela m'a toujours passionnée. J'ai toujours été intéressée par ce qu'on appelle dans la littérature française le roman d'analyse: La princesse de Clèves, Adolphe , Stendhal... Et quand j'ai rencontré, très jeune, la psychanalyse, c'était la même chose pour moi. La seule distinction que j'ai faite, c'était que d'un côté c'était la réalité, et de l'autre, on inventait. Mais il y a aussi de l'imagination dans la pratique de l'analyse.´

Quelle lectrice êtes-vous?

`J'ai été une grande lectrice de science-fiction, mais elle est devenue tellement mauvaise que j'ai abandonné. Je viens de lire le superbe Livre des illusions de Paul Auster. C'est rare de se tenir à un tel niveau...´

Jacqueline Harpman, La dormition des amants. Chez Grasset.

`Mes histoires sont plus réelles que mon passé´



Le temps d'un rêve littéraire, l'écrivain retrouve le corps de ses 20 ans...

BRUXELLES Jacqueline Harpman n'a pas d'âge. Pour preuve, l'un de ses derniers-nés en librairie: Le temps est un rêve. Avec jubilation, audace et fraîcheur, l'auteur d' Orlanda (prix Médicis), de La plage d'Ostende, Dieu et moi... se met en scène pour une étrange aventure: retrouver à 104 ans le corps de ses 20 printemps, tout en conservant sa séculaire expérience de l'existence. La baguette magique rectifiant même quelques imperfections d'hier... devenu aujourd'hui.

`J'ai énormément ri. Les fées me donnent dans ce livre des choses que j'ai toujours désirées ardemment quand j'étais jeune: la grande beauté (pas la petite!) mais aussi le talent des mathématiques.´

Dans ce futur-passé, notre romancière commence ses impayables pérégrinations par tenter de se pirater une nouvelle identité via l'informatique et n'hésite pas à user de ses charmes pour arriver à ses fins...`L'esprit ne vieillit pas´, note Jacqueline Harpman. `Et s'il vieillit, c'est que les gens en ont envie. J'ai lu qu'on vient de se rendre compte que, tout au long de la vie et même dans l'âge avancé, il se crée tout le temps de nouvelles liaisons synoptiques dans le cerveau. Ce qui signifie que nous pouvons toujours continuer à penser, inventer, imaginer... Il est certain que la mémoire devient moins bonne. Pour des raisons psychologiques ou organiques? Ce n'est pas clair. Mais ma fée a même pensé à cela et a réglé ce problème. J'attends impatiemment sa venue... ( rires

Car l'écriture remplit une fonction vitale chez cette écrivain qui prend la plume comme on crée du vécu... `Les souvenirs de ma vie réelle, quand j'avais 20 ans, sont beaucoup moins présents, proches, précis, réels que les histoires que j'écris. Ce qui m'est arrivé à 20 ans a perdu la couleur, le parfum, sauf à certains moments particuliers qui me procurent des bouffées de réminiscence. Ce que je raconte aujourd'hui, je le vis, cela vient de m'arriver quand je le rédige. Et au moins, je peux aller le relire. Alors qu'il m'est impossible d'aller revivre mon premier amour, d'ailleurs il a pris vingt kilos!´

Jacqueline Harpman, Le temps est un rêve. Le Grand Miroir.


Sensuel et virginal

BRUXELLES Dès son plus jeune âge, à la cour d'Espagne, Maria Concepcion a l'étoffe d'une reine dans La dormition des amants. Lorsque l'infante croise la route d'un petit esclave agonisant et mutilé par un pervers, Girolamo, elle lui sauve la vie et les deux enfants deviennent inséparables. Le père de Maria, le roi Carlos, arrange l'union de la belle princesse avec son cousin qui règne sur la France: Edouard. Celui-ci ne manque pas de charme non plus et le mariage d'Etat se double vite d'un mariage d'amour. Même si Maria entretient des liens plus que serrés et cachés avec son double, son ombre: Girolamo. Eunuque qui lui est dévoué de toute son âme seulement. Pour leur plus grande douleur.

C'est lui, après le décès de sa reine, qui raconte avec sensibilité leur amour virginal (`ils sont vierges l'un par rapport à l'autre´, note l'auteur, d'où ce terme de dormition dans le titre, qui désigne la mort de la Vierge... Marie).

En outre, Maria Concepcion a l'envergure démesurée des héroïnes visionnaires, l'audace et la liberté d'esprit des insoumises. Aux coutumes (qui veulent que les femmes ne s'instruisent pas, que la reine ne prenne pas part aux affaires de l'Etat, que l'on ne remette jamais en cause l'existence de Dieu...), elle oppose et impose sa raison. Assoiffée de pouvoir, elle ira jusqu'à cumuler deux couronnes, celle de la France et celle de l'Espagne, rêvera à une Europe unie et à la paix entre catholiques et protestants... Tout en pratiquant elle-même des interventions chirurgicales de haut vol, grâce au savoir qu'elle a accumulé.

Amour, pouvoir, religion, identité sexuelle loin des archétypes (une femme téméraire au tempérament de feu et un homme privé de ses attributs virils), complexité des êtres, La dormition des amants explore ces thèmes en une fresque haletante d'une rare densité. Si la langue ciselée entre maîtrise et sensualité nous plonge dans le passé, l'action et le ton s'avèrent d'une modernité vivifiante. Un bijou!

I. B.