Livres/BD Bernard-Henri Lévy enquête sur la mort de Daniel Pearl, journaliste juif américain, assassiné au Pakistan

BRUXELLES Bernard-Henri Lévy ne laisse jamais indifférent. Il y a bien sûr le style BHL. Style littéraire. Etincelant. Juste. Style humain. Volontiers provocateur. Parfois surjoué. Mais BHL, c'est aussi ce besoin éternel de revendiquer tout ce qu'il écrit. Comme s'il s'agissait d'un combat au corps à corps. D'une lutte vitale.

Dans son dernier né, the french philosophe enquête sur la mort de Daniel Pearl. «Dany», le journaliste du Wall Street Journal, mort décapité dans une geôle infâme du Pakistan. Victime d'un acte de barbarie sans nom commis pas des fous d'Allah en pleine guerre d'Afghanistan.

BHL présente ce nouvel ouvrage comme un «romenquête». Un néologisme comme il les aime. Un bouquin qui comporte une véritable enquête de journaliste ou de détective et une part de travail littéraire pur et dur. Quand les faits et les témoignages ne suffisent pas, le romancier reprend le dessus pour façonner, remplir, colmater les trous noirs, ces moments inexpliqués qui entourent ce meurtre odieux et la vie des acteurs. Ces moments de silence qui enserrent le personnage central de ce drame, Omar Sheikh, ce jeune homme d'origine pakistanaise qui a longuement vécu à Londres sans histoire avant de sombrer corps et âme dans un islamisme radical qui le mènera à organiser des enlèvements en Inde et à exécuter Daniel Pearl.

Une exécution que BHL fait revivre en se mettant dans la peau du journaliste au moment où la lame pénètre les tissus. Insupportable. Voyeurisme? «Pas du tout. J'ai pensé à Soljenitsine qui, il y a 30 ans, écrivit déjà que le devoir de l'écrivain était de regarder l'horreur en face. Cela s'est passé, il convient de le raconter.»

Si l'on accepte que l'insupportable puisse être écrit, il n'en demeure pas moins que le romenquête pose question. La plume acérée, vive et juste de BHL glisse sans coup férir de la réalité de l'enquête au travail de romancier. Sans frontière. Sans ligne de démarcation. Gênant. Mais le philosophe, lui, prend cette remarque pour un compliment. «C'est en effet le plus beau compliment que vous puissiez faire à un romancier. Quand l'imaginaire touche le réel et vice-versa, c'est que l'homme d'écriture a réussi son oeuvre.»

Pourtant, dans la description du bourreau, le passage de l'un à l'autre peut être particulièrement déstabilisant. Qui est vraiment Omar? Ce qu'en disent ceux qui l'ont côtoyé ou ce que BHL devine sur base de ces déclarations, de son enquête et de ses interprétations?

«Je crois que tout est vrai, coupe BHL. Je le pense vraiment. Pour l'essentiel, les choses se sont déroulées comme je le décris. Il y a une loi qui veut que quand on connaît bien quelqu'un, quand on a produit une connaissance réelle de sa psychologie et de son moteur, on est souvent capable de comprendre son état d'âme.»

Toujours sur la personnalité d'Omar, BHL poursuit encore: «Ses proches n'en savent pas plus que moi sur son passage au terrorisme. Sur les raisons qui l'ont poussé à devenir un islamiste radical. Je ne pense pas, d'ailleurs, qu'il est possible d'aller plus loin.»

Un coup de gueule

BHL s'attache aussi à la personnalité de Daniel Pearl, journaliste juif américain. Deux qualificatifs capitaux tout au long de cet ouvrage. «J'ai débuté mon enquête sans savoir ce qui en sortirait. Un grand moment dans mes recherches fut la rencontre avec les parents de Daniel Pearl. Cette rencontre fut une immense émotion. Un vrai tournant du livre. Leur courage, leur refus de baisser les bras forcent l'admiration.»

Pour ce bouquin, BHL a parcouru le monde, s'est immergé, notamment, dans le trou noir du Pakistan. Pourquoi le philosophe ressent-il le besoin de se mettre en danger? L'auteur est reconnu. Célébré. Que diable allait-il faire dans cette galère? «Je suis un homme-mots. Pour moi, ce qui compte le plus c'est le livre. Et la seule façon d'écrire, pour moi, désormais, c'est de partir du réel et d'en faire de la littérature. Je ne sais pas écrire autrement qu'en me basant sur ce que cette époque connaît de plus incandescent. C'est aussi une envie de ne pas me taire. Dans mon précédent ouvrage, il s'agissait d'une révolte face aux guerres oubliées. Ici, c'est peut-être aussi une révolte devant l'aveuglement volontaire de l'Occident face au terrorisme.»

Car, pour BHL, pas de doute, l'Occident refuse de voir les vrais dangers. Comme une vieille rengaine dont on ne parvient pas à se défaire. Après s'être tu longtemps face à la montée du nazime ou du communisme, l'Occident jouerait maintenant l'autruche face à un islamisme radical. «On cherche du côté des Etats arabes et on ne dit rien de ce qui se passe plus à l'Est. Pourtant, l'islamisme qui se développe en Asie est nettement plus dangereux. L'Occident a joué l'attentisme face au communisme et au nazisme, affirmant que le temps jouait pour lui. Il a eu raison même si cela a coûté très cher. Qu'en sera-t-il cette fois?»...

Une question préoccupante, à l'image d'un livre qui suscite plus de questions qu'il n'apporte de réelles réponses. Etonnant, à l'image d'un BHL tour à tour choquant, passionnant, séducteur ou... irritant dans un romenquête qui ébranlera tous ses lecteurs.

Bernard-Henri Lévy, Qui a tué Daniel Pearl?. Ed. Grasset.

© La Dernière Heure 2003