Livres/BD Pendant des mois, Sort Chalandon et sa femme ont lutté contre le cancer. Une joie féroce a été écrit pendant cette période de guerre.

S’il n’y avait pas eu ce cancer, il n’y aurait pas eu de livre. Les mots sont simples, limpides et pourtant d’une incroyable force. Ce sont ceux de Sorj Chalandon, qui nous avait confié, voici deux ans, après la parution du magnifique Le jour d’avant, qu’il se sentait "à sec", qu’il ne voyait pas sur quoi il pourrait écrire après ça. "Quand je disais que chaque roman était né d’une blessure et qu’on me demandait de quoi parlerait le prochain, je répondais sincèrement que j’espérais qu’il n’y en aurait pas. Pour sourire, j’ajoutais qu’à moins d’un cancer, je ne voyais pas. Il est tombé sur ma femme en janvier 2018 et sur moi, onze ou douze jours après. Coup double", sourit-il gravement." Quand elle a appris sa maladie, elle m’a dit "Je suis en guerre", et ça, je sais ce que c’est…"

Vous lui avez demandé si vous pouviez écrire sur sa maladie ?

"Je lui ai demandé si elle accepterait si j’écrivais sur ce qui lui arrive, comme un roman de guerre. Je ne savais pas bien quelle forme cela prendrait, mais je voulais évoquer cette sidération quand on apprend qu’on est malade. Elle a été d’accord et ça nous a aidés à mettre à distance ce qui lui arrivait."

Mais très vite, vous découvrez que vous êtes malade, vous aussi…

"Effectivement. Mais quand même, pendant onze jours, j’ai noté des trucs sur mon petit carnet. J’ai un problème de souffle court, quand je monte les escaliers, etc. Donc je suis allé voir un cardiologue, qui m’a fait faire tout une série d’analyses. Il m’a annoncé que mon cœur battait un peu vite, mais que ça allait. En revanche, le marqueur PSA, prostatique, était extrêmement haut, et il m’a conseillé d’aller voir mon médecin traitant. Donc voilà : nous étions en guerre, ensemble."

Mais vous avez choisi de raconter celle de votre femme…

"Pour une raison égoïste : ne pas parler de ce qui m’arrivait m’a évité de le vivre pendant plusieurs mois. J’étais Jeanne, j’étais avec les filles de mon roman et j’ai tenu mon cancer à l’écart. Je ne voulais pas subir. J’ai d’ailleurs demandé à ne pas être opéré tout de suite. J’ai attendu huit ou neuf mois et pendant tout ce temps-là, j’ai écrit. Mais également quand j’étais à l’hôpital et après l’opération. Ensuite, un cancer qui, dans l’imaginaire, touche à la virilité, je n’en ai rien à faire. Vraiment. Enfin, il y a très peu de femmes dans mes romans, ou alors elles sont lointaines. On me l’a un peu reproché. Je me suis dit que c’était le moment ou jamais."

C’était un pur plaisir d’auteur d’être toutes ces femmes ?

"Oui. Je ne voulais pas être un homme qui invente une femme telle que les hommes la voient. Ma part féminine, à moi, m’a servie à écrire ce roman. C’est une femme qui me ressemble. Ça paraîtra très bête, mais la seule difficulté que j’ai eue, ce sont les accords grammaticaux. Par contre, je n’ai pas eu de difficulté à être elle, d’abord parce que je le vivais au jour le jour avec ma propre femme. Le fait d’avoir encore le cancer en moi pendant que j’écrivais m’a donné une forme de rage. Je ne savais pas si j’allais pouvoir finir le livre, si demain serait un autre jour."

Cette rage à écrire, c’est la première fois que vous l’éprouvez à ce point ?

"Oui. Même si je l’ai déjà eue pour d’autres raisons. J’avais déjà eu la rage de témoigner, de raconter. Là, c’était une rage de vivre. Killibegs, l’histoire de mon traître, celle de mon père, j’ai pu m’arrêter pendant quelques jours, pour que ça repose. Là, je ne pouvais pas. J’étais à l’hôpital, avec deux perfusions, un drain, un tuyau dans le sexe et, la nuit, j’écrivais. Il fallait que je mène ce casse à bien… Avant d’être hospitalisé, j’ai passé un mois et demi à préparer le casse, sur place."

Vous êtes allé place Vendôme ?

"Oui, bien sûr. Pour que ça soit crédible. Il y avait trop de bijouteries trop exposées, avec des flics qui passent tout le temps devant et ça n’était pas possible. Et puis, je suis tombé sur cette bijouterie en travaux, dont le Figaro Madame disait qu’elle est" facilement reconnaissable".

Les filles qui entourent Jeanne, c’est votre femme qui vous en a parlé ?

"Non, c’est moi, ça. Je les ai inventées. Celui que j’ai croisé dans le service de chimio, c’est Matt, le mari de Jeanne. J’en ai vu des femmes qui pleuraient parce que leur mec était parti. Je ne pouvais pas imaginer que ça existait. Les chiffres disent que les femmes ont six fois plus de chance qu’un homme de se faire quitter pendant une maladie. Tous les personnages que je vais convoquer ensuite portent quelque chose qui me touche. Mélodie porte la traîtrise que je porte depuis mon père. Assia, j’avais envie d’une femme dure, pas malade, elle, et qui ait un rapport avec les armes. Ça, c’est moi, aussi ! Je voulais que l’on parle de l’Algérie, que l’on retrouve dans Profession du père . Enfin, Brigitte - c’est mon père, encore - je voulais que son homme soit le mensonge."