Livres/BD Patricia Vergauwen et Francis Van de Woestyne ont croisé leurs plumes pour raconter la mort accidentelle de leur fils. Ils alternent entre les souvenirs lumineux, le récit du drame et la douleur qui les étreint.

Sous le titre Un enfant, d’une beauté et sobriété édifiante, signe de tant de bonheur ou de malheur possible, Patricia Vergauwen, pédiatre, et Francis Van de Woestyne, éditorialiste à La Libre Belgique, croisent leur tristesse dans un récit à deux voix, quatre mains, mille chagrins. Un témoignage à fleur d’émotion, bouleversant et pudique qui se lit d’un seul souffle.

Leur fils, Victor, décède suite à une chute violente, le 4 novembre 2016. Il avait 13 ans. Il aimait les voyages, la lecture, la vie. Comme l’écrivent ses parents, il est mort en jouant, en réalisant, chez lui, un court-métrage avec son cousin.

Pour survivre, pour garder le lien avec son enfant, sa maman a commencé à lui écrire chaque jour sur son smartphone. Puis, a demandé à son époux de livrer son point de vue de père. Ce dialogue indirect ajoute à l’intelligence du récit qui touchera de nombreux lecteurs, dont tous les parents, sans doute, endeuillés ou non, ces mères et pères qui s’identifieront à leur semblable ou comprendront le ressenti de l’autre.

Depuis cette minute où tout a basculé jusqu’à la vie qui fait semblant de reprendre dans les mois, et désormais, années qui suivent, les deux auteurs racontent les faits avec les détails et l’exactitude qui rendent chaque destinée unique, la mort de leur fils, plus dramatique encore. Ils disent leur douleur avec sincérité. Leur reconnaissance aussi envers ceux qui les ont tant aidés.

Leurs écrits s’enchevêtrent, de manière naturelle, sans alternance systématique, entre passé et présent, italiques et romaines. Pour savoir qui prend voix. Qui pleure. Qui hurle. Qui sourit, aussi.

Lyriques et généreux, emplis d’amour et de détresse, teintés de poésie, les mots de Patricia Vergauwen s’envolent. Précis, brefs, sincères et désolés, ceux de Francis Van de Woestyne percutent le lecteur. L’ensemble résonne de justesse et d’authenticité. À vous arracher les larmes. Ces textes courts, poignants, cris ou chants désespérés, mêlés avec délicatesse et rigueur, alternent entre les souvenirs et le malheur. Et surtout gardent Victor vivant, un prénom dans lequel, écrit son père, il y a tout : la vie, la victoire et l’or.

"Un enfant", Patricia Vergauwen et Francis Van de Woestyne, Grasset, 238 pp., env. 18 €.

© IPM


Voici notre entretien autour de ce livre bouleversant

Dans leur salon lumineux, orné de grandes photos de Victor qui trônent sur les murs ou dans la bibliothèque, Patricia Vergauwen et Francis Van de Woestyne nous accueillent chaleureusement, émus et heureux de parler de leur livre, Un enfant. Le leur. Leur fils, décédé accidentellement le 4 novembre 2016. Suite à ce drame, ils ont pris la plume. Pour eux. Pour Victor. Au fil du temps, des événements, de l’écriture, leurs textes ont pris corps. Ils viennent d’être publiés chez Grasset. Une rencontre intense.

La perte d’un enfant est la plus grande crainte de tous les parents. Votre livre bouleversera sans doute de nombreux lecteurs. Que vous a apporté l’écriture sur le chemin du chagrin ?

Patricia Vergauwen : C’est moi qui ai commencé à écrire. Je ne l’ai pas dit tout de suite à Francis. J’avais déjà dans ma tête ce que j’allais écrire à Victor, le soir de sa mort. J’ai écrit très vite, tous les jours, sur mon portable, à un doigt, pour rester en lien avec Victor. Mon seul apaisement était ce rendez-vous quotidien avec lui. J’écrivais pour lui, pour me souvenir de lui, pour laisser sa trace, pour mes enfants, pour les enfants de mes enfants, pour que cet enfant ne devienne pas un oncle dont on ne sait plus le nom. L’idée n’était pas d’écrire un livre, mais de le retrouver par l’écriture. C’était devenu instinctif, un besoin vital, mais pas une thérapie. Je ne sais pas si cela a aidé dans le chagrin. Six mois plus tard, je me suis dit que Francis pourrait aussi écrire sur Victor, pour qu’il apporte son regard de père.

Francis Van de Woestyne : L’écriture est mon métier, elle ne m’apaise donc pas. Pour moi, écrire, c’était revivre quelque chose d’atroce, d’autant que Patrica était debout, agissait, alors que moi, j’étais couché, muet de sidération. J’ai réagi par l’inaction. Voyant que Patricia prolongeait son travail d’écriture, je me suis dit : pourquoi pas ? Je sentais cette boule de colère, de douleur, de rage et d’amour en moi qui devait sortir. J’ai préféré m’isoler. Je suis parti seul, à Bruges. J’ai d’abord marché, beaucoup marché. Puis, à un moment donné, j’ai ouvert les vannes, et j’ai commencé à écrire les souvenirs, qui sont arrivés en flot continu. On a travaillé en parallèle pendant quinze mois.

Échangiez-vous vos textes pendant que vous écriviez ?

P.V. : Non, nous ne nous sommes pas lus et nous n’avons pas eu cette curiosité de lire ce que l’autre écrivait. Nous n’en parlions même pas. Notre démarche était très intime, très personnelle. Puis, en janvier 2018, nous avons décidé de nous lire l’un l’autre, mais c’était extrêmement émouvant d’envisager cela car cela signifiait revivre la manière dont l’autre a vécu les événements. Nous avions besoin de quitter la maison. Nous avons donc décidé de passer le week-end à Paris. Nous avons imprimé nos textes. Nous nous sommes assis sur un banc aux Tuileries, chacun d’un côté. Il faisait froid, malgré un beau soleil. Nous ne nous sommes rien dit pendant une heure et demie, le temps de la lecture. Nous avons beaucoup pleuré, et nous avons fini en même temps, à la seconde près. C’était un moment très émouvant.

Comment avez-vous mêlé vos textes ensuite ?

P.V. : Nous ne les avons pas du tout mélangés. Nous avons plutôt décidé de les mettre en vis-à-vis. Depuis le début, je voulais un texte sur la mort de mon enfant vu par le papa et par la maman.

Avant de vous lire, vous êtes-vous autocensurés ?

P.V. : Non, et par respect l’un pour l’autre, nous ne sommes pas intervenus dans le texte de l’autre. Notre objectif était identifique : écrire avec sincérité tout en gardant une certaine pudeur.

F. VdW. : Le but n’était pas de faire un grand déballage, mais de montrer que quand survient ce genre de drame, l’accompagnement et l’entourage des enfants, de la famille, des amis ou de personnes plus lointaines sont essentiels, car c’est grâce à eux que nous tenons, tout en vacillant certains jours. La présence, les petits gestes, les regards, une main serrée de manière plus forte… Tout cela nous aide.

Vos textes cheminent entre le présent et le passé, l’accident et Victor vivant, un enfant lumineux qui chaque matin frappait à la porte de votre chambre…

P.V.: On voulait aussi Victor présent, des petites lumières, pour qu’il y ait Victor vivant, et pas seulement notre douleur. Ce toc toc toc le matin… Il est terrible de ne plus l’entendre.

F.VdW. : Une amie nous a suggéré d’envoyer ce texte. Quatre jours plus tard, Charles Dantzig, écrivain et éditeur chez Grasset, nous répondait qu’il était très intéressé. Il n’a quasiment rien changé au manuscrit que nous lui avons envoyé.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, on réalise, d’après votre témoignage, que le temps n’aide pas…

P.V : Non. On nous a énormément parlé de la mort de Victor pendant six mois, puis beaucoup de personnes ont tourné la page. Cela est difficile pour nous puisque nous ne cessons d’y penser, même trois années après. C’est également le cas des frères et sœurs de Victor qui vivent, eux aussi, une grande douleur.

F.VdW. : Pour nous, les morts font partie de la vie.

Tous les enfants sont uniques et précieux aux yeux de leurs parents, mais, à vous lire, on a l’impression que Victor l’était encore plus, qu’il était un vrai soleil…

P.V. : Il était le dernier, le rassembleur, l’enfant unique au milieu des autres. Il avait aussi un naturel très altruiste.

F.VdW. : C’était un garçon doux, joyeux, toujours content. Il adorait la vie. On l’appelait "l’adoré". Il l’était de tous. C’était un geyser d’amour. Et s’il y a une certitude qu’il pouvait avoir, c’est qu’il était très aimé.

S’il était, pour vous, une parole, une pensée consolatrice. Laquelle serait-elle ?

P.V : Ce qui me réconforte aujourd’hui, c’est que nos autres enfants tiennent le coup, comme nous.

F.VdW. : Celle de François Cheng qui m’a dit : "La communion des âmes ne connaît pas de séparation".


Un enfant qui lit sera un adulte qui pense

© Fonds Victor
Créé à la mémoire de Victor Van de Woestyne, pour donner un sens à ce qui n’en a pas, le Fonds Victor veut encourager la lecture, tant prisée par Victor qui avait toujours un livre à portée de main, auprès des jeunes de 12 à 15 ans. Un âge auquel les adolescents quittent parfois le livre. Le Fonds vise aussi à développer leur sens critique, exercer des compétences orales, écrites et artistiques, favoriser les échanges entre les jeunes et les acteurs du monde littéraire.

La RTBF s’est associée au Fonds Victor pour créer un Prix Première Victor du livre jeunesse de 2 500 euros qui récompense un auteur ou un traducteur belge francophone.

"Le Fonds Victor, c’est donner du sens à ce qui n’en a pas. L’idée est venue entre sa mort et son enterrement. On est allés se promener, Patricia et moi, car on ne savait plus que faire. On s’est demandé ce qui le représentait le mieux et c’était la lecture, nous explique Francis Van de Woestyne. Que la Fondation soit incarnée par un garçon du même âge que les jeunes auxquels elle s’adresse a donné lieu à des rencontres très émouvantes. Les enfants sont formidables !"

Infos : www.lefondsvictor.be