Art Sullivan et ses trente ans de chanson

BRUXELLES Ensemble puis Petite fille aux yeux bleus: ces deux titres ont fait vivre Art Sullivan pendant trente ans. Des chansons, il en a fait d'autres qui n'ont jamais atteint les mêmes sommets. Néanmoins, ses compilations ont toujours suscité de l'intérêt. Particulièrement (surtout dans la presse flamande) la toute dernière, celle qui marque les trente ans de carrière d'un chanteur qui, aujourd'hui encore, est l'ambassadeur d'une époque: `A l'époque, avec quatre musiciens, trois ampoules et un ampli, on partait en tournée. Aujourd'hui, j'entends dire que Johnny Hallyday a rempli trois fois le Stade de France et que sa production n'a amorti le spectacle que le troisième soir. Ce sont des choses qui ne me paraissent pas normales. Le marketing occupe une trop grande place dans ce métier. Le résultat? Allez chez les disquaires! La moitié des rayons est occupée par des disques des années 60 et 70. C'est comme si, quand nous étions jeunes, on se ruait sur les chansons des années trente...´

Mais le marketing existait aussi à votre époque.
`Bien sûr! Moi, je dois tout à l'aide que m'a apportée RTL-France. Mais des gens comme Eddie Barclay ou, dans mon cas, Claude Carrère étaient des producteurs qui croyaient en leurs artistes. Si un disque ne marchait pas, ce n'était pas grave. On en recommençait un autre. Aujourd'hui, c'est à peine si on vous écoute.´

Vous aviez enregistré des disques sans succès avant Ensemble?
`Non. Je n'ai jamais mangé de la vache enragée. En fait, dans ma cave, avenue Lloyd George, je composais des chansons et j'avais un frère qui était photographe et qui a travaillé avec Hervé Vilard. Lors d'un repas, il y avait, à table, des gens de RTL. Mon frère a parlé de moi. Parmi les gens de RTL, il y avait Jacques Verdonck qui est toujours mon producteur aujourd'hui. A l'époque, il m'avait convoqué dans un studio, chez Decca. J'ai chanté. Après quelques phrases, il m'a arrêté. J'ai cru que c'était foutu. Au contraire, il me signait un contrat de trois ans, louait un studio d'enregistrement à Londres, engageait l'arrangeur de Tom Jones et Polnareff. Carrère signa tout de suite. Je me sentais comme si j'avais gagné au Lotto. Ensemble est sortie en juin 1972. RTL la diffusait trois à quatre fois par jour. Fin juillet, les ventes restaient mauvaises. En août, catastrophiques. Mais en septembre, d'un seul coup, on montait à 20.000 disques par jour. En fait, les gens achetaient cette chanson qu'ils avaient entendue et aimée pendant leurs vacances.´

Et le jour où ça marche moins bien?
`Ça se passe progressivement. Avec Ensemble , Petite fille aux yeux bleus, puis Adieu Sois heureuse, on vendait au minimum 350.000 disques. D'un coup, on est tombé à 180.000. Là, on se dit qu'une carrière est faite de hauts et de bas. Mais d'autres signes arrivent. Tout ceux qu'on appelait les chanteurs à minettes furent écrasés par le disco. Je sentais le vent tourner. D'un coup, je devenais un ringard. En 1978, j'ai décidé de tout arrêter. J'avais envie d'autres choses. Avec mon producteur, nous avons aujourd'hui une société de production vidéo.´

Vous avez eu une vie de star, des tentations de luxe?
`A l'époque, je me suis acheté la voiture de mes rêves: une Mustang Match 1 V 8 6.000cm3. Je ne l'ai gardée que sept mois car, en 1973, la crise du pétrole provoquait un certain affollement. Et cette voiture consommait trente litres au cent kilomètres. Je l'ai revendue au quart de son prix. Aujourd'hui, mon luxe, c'est mon chien. Un golden retriever.´

CD The best of Art Sullivan- 1971-2001, Universal