Personnalité incontournable de la scène belge depuis 2006, Saule s’était fait discret ces derniers temps. Habituellement hyperactif, il a laissé s’écouler cinq ans depuis L’Éclaircie sorti en 2016, même si les fans ont pu se mettre dans les oreilles Verso en janvier 2020, un EP 7 titres constitué de maquettes. En dehors de cela, rien ou presque. Pendant le confinement, le "bon gros géant" comme on le surnomme, n’a pas suivi la tendance des Facebook live et autres livestreams. "J’en ai fait un, très tard, et c’était super. J’ai décliné plein de propositions. J’ai une telle projection mentale de la force des concerts de Saule et du public que je n’avais pas envie de mettre un placebo à la place. Aussi bien pour les fans de Saule que pour moi, c’eut été un rendez-vous manqué. Mon exutoire, c’était les studios et le disque." Résultat : Dare-Dare. Douze titres qui font mouche, assurément ce que Saule a fait de mieux depuis ses débuts. Un disque qui n’est pas sans rappeler "Dusty Men", ce succès qu’il a signé avec Charlie Winston en 2012. Dare-Dare, c’est le fruit d’une urgence imposée par les confinements, d’un Saule qui ose et qui vit une nouvelle vie.


Ce cinquième album sous votre nom a mis du temps à arriver. Pourquoi ?

"J’ai fait un album à Paris, au mythique studio La Frette où j’avais déjà enregistré avec Charlie Winston. Tous les voyants étaient au vert. Nous y avons enregistré 12 chansons en 12 jours. Mais lorsque j’ai écouté la mise à plat, le résultat avant le mixage, je me suis dit que ça n’allait pas. Je n’avais pas envie de me contenter de ce que j’avais-là. J’ai tout mis au feu."

Vous avez tout jeté ?

"C’était plan-plan, du genre ‘Peut mieux faire’comme on l’écrit dans nos bulletins à 14 ans. J’avais perdu le goût d’écrire. J’étais fatigué, blasé par moi-même. Ça arrive régulièrement mais le live me rattrapait toujours grâce à la niaque des gens, l’énergie sur scène. Mais sans ça, il faut aller la chercher au fond des tripes l’envie de continuer à écrire. Je me demandais pour qui j’écrivais. Était-ce pour moi ? Pour faire écouter mes chansons à ma chérie le soir lorsqu’elle revenait du boulot ? On n’écrit pas juste pour écouter cela chez soi, dans son salon. C’est là que l’on mesure l’importance des gens, de leur retour, du live… C’est ce qui me donne envie d’exister en tant qu’artiste."

Qu’est-ce qui vous a remis sur les rails ?

"Dans ces moments de remise en question, mon réflexe est d’aller vers les autres. J’ai fait de la musique avec des potes : Antoine Wielemans de Girls in Hawaii, Puggy, Alice on the Roof, Ours, Cali, etc. Ces gens m’ont fait un énorme cadeau, ils m’ont redonné le goût de faire de la musique. Mon label, Pias, m’a dit de prendre du temps pour réécrire des chansons. Et entre-temps, bim… Covid. Je n’ai pas eu 6 mois pour finir mon disque mais un an et demi !"

Dans les crédits de Dare-Dare, vous écrivez que "ce disque a changé et va changer beaucoup de choses pour moi". C’est-à-dire ?

"Il y a eu beaucoup de déclics sur cet album, de prises de conscience. Avec le temps, je deviens quelqu’un d’autre. Il y a des choses que je ne ferai plus jamais et de nouvelles choses qui me tentent et me plaisent."

Toujours dans les crédits, il est question d’un livre qui a changé votre vie, La magie. De quoi s’agit-il ?

"Il s’agit d’un livre sur la gratitude. En résumé, plus on dit merci dans la vie, plus de belles choses vous arrivent. A contrario, plus on peste, plus des choses négatives vous tombent dessus. Un jour, dans l’avion de retour depuis Marseille, j’avais une heure et demi à tuer. J’étais engoncé dans le fauteuil à l’arrière de l’appareil, les genoux sur le menton. J’ai commencé à feuilleter ce livre dont ma chérie m’avait parlé. Je mets en pratique ce que recommande le bouquin, à savoir d’écrire sur une feuille dix choses pour lesquelles je dis merci. Et le livre précise : ‘vous verrez, des choses positives vont vous arriver’. J’ai à peine terminé de faire ça que l’hôtesse vient me voir et m’invite à prendre place en première où il y a plus de place pour mes jambes ! Ils auraient dû mettre un sticker ‘Effet immédiat’. Depuis, tous les matins, après mon café, j’écris mes dix mercis dans mon cahier. C’est de la prise de conscience et une façon de voir le verre à moitié plein. Parmi les exercices, il y en a un qui consiste à prendre ses factures de la semaine et à écrire ‘merci’dessus. Ça fait mal au cul de le faire mais on se rend aussi compte de la chance que l’on a d’avoir l’électricité, l’eau à domicile, etc. Dans tous les pays, on ne tourne pas le robinet pour la voir couler chez soi. Ce livre a changé ma vie."

Vous proposez un disque musicalement très éclectique. Vous êtes si divers dans votre tête ?

"J’ai toujours aimé ça dans mon répertoire, surtout en concert. Mais ce disque-ci est, avec le premier, un des plus homogènes. En termes d’humeur, ça part moins dans tous les sens. Il y a un fil rouge et la volonté de garder une certaine noblesse d’écriture, d’être plus aiguisé aussi. J’avais envie d’être moins le ‘bon gros Saule’, le ‘bon gros géant’. Je suis plus coriace que ça. La chanson ‘Rebelle rêveur’, c’est exactement moi. Ça vient d’un test de personnalité pour orientation professionnelle. Ce sont les deux personnalités type sur les six possibles qui ressortaient pour moi. On connaît plus mon côté rêveur mais j’ai aussi en moi ce côté rebelle. Un rêveur, quand tu l’empêches de rêver, il se rebelle."


Jeter un album à la poubelle, c’est une façon de se rebeller ?

"Contre soi, oui. C’est secouer le cocotier, sortir de sa zone de confiance. Il faut pouvoir le faire. C’est le groupe Air qui disait en interview qu’ils n’ont jamais autant évolué dans leur carrière que depuis qu’ils ont appris à dire non. On croit que le oui ouvre toutes les portes mais en fait, le non en referme certaines afin de permettre d’aller plus loin dans les autres. C’est une affirmation de soi. À 43 ans et avec 5 albums, j’ai tendance à dire que je n’ai pas envie de ça mais plutôt d’essayer telle autre chose. Avant, je pensais que les personnes qui disaient je n’ai pas envie était celle qui n’osaient pas alors que ce n’est pas le cas. Sur cet album, il y a plein de choses que je n’avais jamais faites."

Des exemples ?

"C’est le cas dans l’exploration de ma voix ou la reprise des ‘Démons de minuit’. J’ai osé. Finalement, cette pandémie a eu du bon (rire)."


Sur Dare-Dare, vous avez pratiquement tout fait tout seul. Et pourtant, qu’est-ce qu’il y a du monde dessus : Cali, Ours, Jasper Maekelberg de Balthazar, Albin de la Simone…

"(Éclat de rire) C’est en effet assez paradoxal. J’ai eu envie de faire beaucoup tout seul à cause du confinement. J’avais fait une chanson pour les internautes, ‘Dans nos maisons’. Le défi était de tout faire moi-même, y compris le mixage et le clip, parce que c’était pour le web. Les médias s’en sont emparés et elle est passée en radio, même plein pot sur Europe 1. C’était une belle expérience et je me suis dit que je suis capable de tout faire seul. Comme il y avait ce disque que j’ai jeté et qui a coûté une pêche à mon label, j’ai voulu faire les choses seul parce qu’il n’y avait plus beaucoup d’argent pour terminer le disque. À 80 %, les instruments et les voix ont été enregistrés chez moi, dans mon petit studio. Le reste a été fait à Paris avec plein de gens qui sont venus participer. Ça me représente assez bien humainement. Saule, c’est une histoire avec des gens tout autour."

© D.R.