Après les latins Palermo-Hollywood et Volver, Benjamin Biolay s’aventure sur la route du rock avec Grand Prix. Coup d’essai, coup de maître.

Il y a deux mois, en plein confinement, déboulait sur les ondes et Internet le simple “Comment est ta peine” ? À ce jour, le clip a accumulé plus d’un million de vues. Un morceau musicalement imparable où Benjamin Biolay chante la séparation de magistrale façon ; au-delà de l’intime résonne l’universel. Ce vendredi 26 juin, voilà qu’arrive Grand Prix, le dixième album studio (en comptant Home, avec Chiara Mastroianni) de l’artiste français de 47 ans.

Depuis Rose Kennedy, son premier disque sorti en 2001 (Victoire de la musique en 2002 dans la catégorie album révélation), “BB” s’est petit à petit imposé pour finalement régner en maître sur la chanson française. Si sa discographie est impeccable, il a d’abord été adoubé par la critique avant de connaître un succès public. Qu’il finit par connaître en 2009 grâce à La Superbe (écoulé à 240 000 exemplaires) – comprenant le magnifique titre Ton héritage, sur la transmission.

Avec Grand Prix, l’artiste arrive encore à surprendre. Ses talents d’écriture, de composition, d’interprétation, de réalisation, de musicien (trombone) se déployant comme jamais. Comme une synthèse de tout ce qu’il a assimilé jusqu’à présent. Benjamin Biolay ne se confine que si on l’y oblige, pour le reste il reste curieux. En musique populaire, tout a peut-être déjà été dit, mais tout peut aussi se régénérer. C’est ce que fait Biolay depuis ses débuts. En pleine tournée promotionnelle, et empêché, par sa maison de disques de venir en Belgique, l’artiste nous a accordé quelques précieuses minutes de son temps juste avant l’enregistrement de l’émission On n’est pas couché de Laurent Ruquier (France 2, samedi soir).

AVEC “GRAND PRIX”, ON VOUS DÉCOUVRE UNE PASSION QUE L’ON NE SOUPÇONNAIT PAS : LA COURSE AUTOMOBILE.

“J’ai écrit le titre “Grand Prix” juste après le décès de Jules Bianchi en 2015 (entré en collision avec une dépanneuse au Grand Prix du Japon, NdlR). Cela a été un choc terrible pour moi. J’ai su assez vite que j’appellerais le disque ainsi. J’aime beaucoup aussi le film de John Frankenheimer dont je me souviens avec émotion parce qu’y jouent Françoise Hardy et Yves Montand, mais aussi les grands pilotes de l’époque. Avec toute cette thématique autour du danger, du risque. C’est tout cela dont je voulais parler. Et de la passion aussi.”

C’EST-À-DIRE ?

“Piloter, c’est vraiment une passion. Ce ne sont pas des gens qui sont animés par des choses mercantiles. Depuis qu’ils sont tout petits, ils sont montés dans un kart et au fur et à mesure qu’ils ont grandi, la voiture s’est agrandie aussi. C’est un peu comme nous les musiciens, on reste avec notre passion d’enfance. C’est aussi cela que je trouve émouvant. De faire la même chose toute sa vie, de tourner en rond toute sa vie pour essayer de gagner quelques millièmes de seconde.”

TOURNER EN ROND, MAIS SANS QUE CELA SOIT VAIN. POUR UN MUSICIEN, AVEC UN BUT, UNE ENVIE DE SE DÉPASSER.

“Se surprendre soi-même et que cela reste ludique. Si vous avez l’impression de vous répéter, de faire quelque chose de déjà-vu, déjà fait, le “passionomètre”, il n’est pas au maximum. Se mettre en danger, c’est un grand mot, mais quand on essaie de se renouveler un peu, c’est très excitant parce qu’on a peur de ne pas y arriver. Rien que cela pour moi, c’est un challenge. Dès qu’il y a un peu de danger, même si tout est relatif, cela m’excite beaucoup.”

CET ALBUM A ÉTÉ RÉALISÉ AVEC DES MUSICIENS QUI VOUS SONT FIDÈLES DEPUIS 20 ANS.

“Quand on a une fine équipe, on la garde. J’avais quelque chose de très précis en tête, j’étais assez minutieux pour la conception et c’était important d’avoir des musiciens qui se connaissent et avec qui ça se passe bien. Pierre Jaconelli à la guitare, Johan Delgaard aux claviers et Philippe Entressangle à la batterie, mais avec qui je n’ai jamais joué sur scène.”

LES TREIZE TITRES DE “GRAND PRIX” FONT LA PART BELLE AUX GUITARES AVEC, QUAND MÊME, AUSSI, DES BOUCLES DE SYNTHÉS.

“Oui, les guitares sont très importantes, c’est l’instrument principal, ce sont elles qui conduisent toutes les harmonies. C’est vrai que j’avais envie de claviers aussi, qui sont tous des claviers avec des sons analogiques, que l’on a fabriqués, avec des claviers modulaires, ce ne sont pas des sons d’usine. Un peu comme une écurie de course qui fabriquerait son véhicule.”

ON RETROUVE CETTE FAMEUSE ÉQUATION DE POSER DES PAROLES MÉLANCOLIQUES SUR DES MUSIQUES DANSANTES.

“C’est ce que je voulais. C’est une de mes passions dans la musique. Ce qu’ont réussi à faire plein de groupes de Manchester. Des musiques très euphoriques, dansantes sur des textes qui sont parfois noirs, à fleurs de peau. Comme les Smiths, James et puis Joy Division, aussi.”

SUR PLUSIEURS MORCEAUX, DONT “IDÉOGRAMMES”, LES ENTAMES DE GUITARES SONT TRÈS BRITISH, D’AILLEURS.

“C’était un fantasme de réussir à faire une chanson à l’anglaise. On a répété et ça a marché. Enfin, je crois.”

VOUS AVEZ SOUVENT DÉNONCÉ LE MANQUE DE CULTURE ROCK CHEZ LES ARTISTES FRANÇAIS OR VOUS, VOUS Y ARRIVEZ…

“En France, on n’a pas la culture de groupe, c’est cela qui rend les choses différentes. Ce sont beaucoup de chanteurs solos. C’est pour cela que c’est un peu compliqué de parler de culture rock française. John Lennon disait que le rock français, c’était comme le vin anglais. C’était très méchant.”

CE QUE L’ON VIENT DE VIVRE, PERSONNE NE L’AVAIT VU VENIR. EST-CE QUE TOUT EST À REPENSER ?

“Tout est possible. Je suis un grand optimiste. Les gens mélancoliques ne sont pas neurasthéniques, ce n’est pas la même chose. On est repartis dans l’action, forcément, on réfléchit moins, donc on est vraiment dans le pilotage à vue. On ne sait pas trop ce qu’il va y avoir devant, cela me fait, de nouveau, penser au sport automobile. C’est très étonnant de piloter à vue comme ça tout le temps. On apprend à vivre au jour le jour. On n’a pas trop le choix, mais évidemment il faut avancer. Il y a la tournée qui s’annonce, la vie va reprendre. Si tout va bien.”