Musique

Le groupe allemand a livré le show parfait que tout le monde attendait, mercredi soir. Une grande fête grasse et rassembleuse qui l'a parfois emporté sur la puissance musicale du groupe en tant que telle.

"Leiht euer Ohr einer legende" peut-on lire un peu partout en arrivant au Stade Roi Baudouin, mercredi soir. Notamment sur les grandes chopes d'un litre à l’effigie du groupe, que les milliers de fans de Rammstein présents sur place s'enfilent comme des bouteilles d'eau minérale. En quelques années et sans rien sortir, le sextet berlinois est effectivement passé du statut de valeur sûre du métal à celui de maître absolu du show pyrotechnique grand public.

Dix ans après les dispensables Rosenrot et Liebe Ist für alle da, avant même que ne sorte leur Rammstein, mi-mai, l'annonce de leur retour pour une tournée de stades européenne a généré une véritable hystérie collective. Cette date bruxelloise, comme toutes les autres, a trouvé 40.000 preneurs en un temps record, et le concert ostendais annoncé dans la foulée pour l'été 2020 fit de même en quinze minutes... Du délire.

Bienvenue en enfer

Outre les odeurs de saucisse et de bière, il flotte donc dans l'air comme un parfum d'exception à l’entrée du stade. Le sentiment, que l'on va assister à quelque chose de grand, une gigantesque kermesse brutale, rassembleuse et festive.

Dès 20h, les gradins sont remplis, la fosse à moitié vide, ce qui fait encore ressortir l'impressionnante scène conçue sur mesure pour le groupe berlinois. L'infrastructure est tellement spécifique, qu'aucune première partie n'a été programmée. Deux jeunes femmes occupent l'îlot situé au beau milieu de la fosse, et font patienter les badauds en reprenant joliment les standards de Rammstein au piano.

Puis, lorsque retentit le Music or the Royal Fireworks de Handel diffusé en introduction, l'édifice sombre et majestueux prend tout son sens. Des nuages de fumée noire et crasse sont répandus aux quatre coins du stade pour appuyer le décors et délocaliser le public dans une vieille zone industrielle. On ne sait pas très bien si on est de retour dans le Berlin Est des années 80, projeté dans un monde post-apocalyptique, ou face à la tour de Sauron au coeur du Mordor, mais l'effet est immédiat. Rammstein est là ! Et s'autorise toutes les références possibles et imaginables aux régimes totalitaires, des roadies en tenues de combat au longs rideaux rouges qui se déploient sur scène !

Bon, ça vient Mein Herz Brennt ?

Christoph Scnheider fait son entrée derrière les fûts, Christian Lorenz se pointe avec son clavier et son habituelle tenue dorée, suivi de Richard Kruspe, Paul Landers et le bassiste Oliver Riedel qui lancent le riff de Was Ich Liebe. Là, alignés face au public, ils attendent l'arrivée du maître de cérémonie, la montagne de muscles et de suie : Till Lindemann, affublé d'une tenue en croco qui doit peser vingt kilos.

Curieusement, le show démarre en douceur. Links 2-3-4 et Tattoo, pourtant nerveux sur album, ne font pas exploser les lieux tel qu'on se l'était imaginé, Sehnsucht, frontal comme les sont toutes les premières compositions du groupe, fait légèrement monter la température, mais il faut attendre l'impérial Mein Herz Brennt et ses choeurs de violons pour voir les premiers rangs headbanger à l'unisson.

© JC GUILLAUME

Et vas-y que je te crame un bébé !

En salle, les choses auraient immédiatement décollé. Le stade a ses avantages, tout le monde dispose de son petit espace vital (trop, même, dans le Golden Circle), mais un Rammstein en pleine lumière n'envoie pas autant qu'un Rammstein dans le noir complet. Le gigantisme des lieux renforce par ailleurs le côté spectacle, l'opéra rock proposé par le groupe, qui gagne en show ce qu'il perd un peu en intensité. Même s’il faut reconnaître que malgré le nombre d'explosions et autres joujou pyrotechniques à gérer, aucune longueur ni temps mort ne viennent ralentir un rythme effréné.

À peine sorti de scène, Till revient avec un landau métallique de trois bons mètres de haut qu'il fait cramer avec délectation sur Puppe, avant de se prendre une volée de papiers noir propulsés par le bébé calciné dans sa figure, puis tout le stade. On regrette un poil l'absence de quelques classiques comme Mutter, Feuer Frei ou Reise Reise, mais en interprétant huit de ses nouveaux morceaux en live, Rammstein se donne les moyens de renouveler un spectacle attendu, et s'offre même un peu de douceur dénuée d'artifices sur Diamant qui clôt la première partie du concert.

DJ Richard mesdames et messieurs

Place, désormais, à la déconne. On s'attend à voir Christian Lorenz lancer la terrible intro de Deutschland au Synthé, mais Richard Kruspe vient se place derrière des platines sur une plateforme qui monte de quinze bons mètres, et lâche un mix de techno typique des années 90, affublé d'un manteau à plumes blanches. Comme si le métalleux avait toujours voulu être DJ et avait décidé de s'offrir pendant dix minutes son petit Tomorrowland à lui.

Richard redescendu, Deutschland démarre avec la même efficacité que sur l'album. Radio fait toujours autant "fête de la saucisse" mais fonctionne bien, et mène surtout à Mein Teil. Comme attendu, le gigantesque chaudron du groupe fait son entrée sur scène. Lorenz file dedans et Till Lindemann part chercher deux lance-flammes pour le faire cuire. À l'image de la poupée gonflable systématiquement embarquée par ACDC sur Whole Lotta Rosie, c'est un classique et un plaisir de jeunesse.

© JC GUILLAUME

Et revoilà le canon-bite

Parfaitement conçue, la setlist approche doucement du point "G" en proposant Du Hast, Sonne, puis les choraux Ohne Dich et Engel, brillamment repris en mode piano-voix sur le petit îlot central pour laisser le groupe communier avec ses 40.000 spectateurs, avant de regagner la scène principale en bateau gonflable.

Aüslander, Du riecht so gut et Pussy sonnent le rappel. L'occasion pour Lindemann de ressortir son "canon-bite" et de chanter le toujours très chic "You've got a pussy, i've got a dick" en balançant un mélange de mousse et de papiers blancs dans la foule. Grand moment de franche camaraderie virile que les six de Berlin n'ont plus qu'à clôturer en force avec Rammstein et Ich will.

Rammstein était grand ce soir, le show était parfait, les artifices impeccablement dosés et le timing idéal. Mais en vieux fan du groupe, sans vouloir jouer à l'éternel ronchon, il nous a parfois manqué "ce petit supplément d'âme" comme on dit dans le jargon. À force d'en mettre plein la vue, Rammstein atténue involontairement la puissance musicale intrinsèque de son excellent répertoire. Ce qui ne devrait toutefois pas gêner les 50.000 détenteurs ticket pour leur venue à Ostende en 2020.

© JC GUILLAUME