Dire que le nouvel album de The Weeknd était attendu est un euphémisme. C’est assurément l’un des disques qui l’était le plus. Il faut avouer qu’Abel Tesfaye, de son vrai nom, a tout fait pour qu’il en soit ainsi. D’abord avec le succès d’After Hours, son album précédent, soutenu par l’imparable “Blinding Lights” qui a passé, ne serait-ce qu’en Belgique, pas moins de 40 semaines dans l’Ultratop singles.


Ensuite parce que The Weeknd est passé maître dans l’art de teaser ses sorties. Quand la semaine dernière, il a publié un court clip vidéo de présentation, il y a glissé le casting qui l’accompagne sur Dawn FM, titre de ce 5e album studio. Inutile de dire que les seuls noms de Quincy Jones et de Jim Carey ont mis tout le monde en émoi. Et encore, le Canadien a été filou, il a omis quelques noms, comme celui du producteur suédois Max Martin (Britney Spears, Katy Perry, etc.) qui a mis ses petits doigts magiques dans la production. Ou Bruce Johnston, des Beach Boys, coauteur de “Here We Go… Again” (avec le featuring de Tyler, The Creator)…


Un menu gargantuesque

À l’écoute, Dawn FM se révèle copieux : 16 titres pour près d’une heure de musique. Mais copieux ne signifie pas que l’on en sort comme d’un repas où l’on s’est empiffré jusqu’à ne plus pouvoir rien avaler. Bien au contraire, The Weeknd invite à un trip en sa compagnie qui est tout à la fois léger et réjouissant. Comme un voyage pendant lequel on ne voit pas le temps passer. Un périple où il s’avère plus en voix que jamais et pour le moins très bien inspiré.

Premier constat : l’heure est toujours au revival des années 80 et 90. Le single avant-coureur lancé l’an dernier annonçait déjà la couleur. Impossible de ne pas percevoir sur l’excellent “Take My Breath” quelques accents de Daft Punk, en particulier dans la rythmique. Idem sur “Sacrifice” via des gimmicks et autres vocodeurs.


Mais “Take My Breath” convie aussi une basse synthé à la Stock, Aitken et Waterman, les faiseurs de tubes des Eighties (Bananarama, Rick Astley, Dead or Alive, Jason Donovan, Mel and Kim et surtout Kylie Minogue !). Défraîchi ? Rebutant ? Bien au contraire, The Weeknd a parfaitement intégré la dynamique des productions de l’époque dans les siennes. Ça matche parfaitement.

Le roi de la pop est partout

Quant à “Sacrifice”, il est difficile de ne pas penser à Michael Jackson en écoutant le refrain. Le roi de la pop s’invite d’ailleurs tout au long de Dawn FM. C’est tout particulièrement audible sur “Out Of Time” qui aurait eu sa place sur Off The Wall ou sur Thriller, ne serait-ce que par le phrasé du chant (c’en est même bluffant tant il y a une ressemblance vocale), les choix musicaux et le final récité par Jim Carey façon Vincent Price. 


Faut-il y voir l’influence de Quincy Jones qui est invité sur le R&B “Tale Of Quincy” pour un monologue concernant la façon dont il a élevé ses enfants à la lumière de ce que ses parents ont fait avec lui (“I will never forget watching my mother get put in a straight jacket and taken out of my home when I was only 7 years old. She was diagnosed with Dementia praecox and put in a mental institution leaving my daddy alone with me and my little brother Lloyd.” – “Je n’oublierai jamais la vue de ma mère prisonnière d’une camisole de force et emmenée hors de la maison quand j’avais 7 ans. Il lui a été diagnostiqué une démence et elle a été placée dans une institution. Mon père s’est retrouvé avec moi et mon petit frère Lloyd.”) ?

Cette proximité avec l’œuvre de Michael Jackson est également de mise sur le titre “Is There Someone Else ?”. Et quasiment partout ailleurs par plus petites touches.

Eighties forever

Sur “Every Angel Is Terrifying”, il y a aussi un petit air de déjà-entendu une fois l’intro et ses synthés vintage passés. Vous vous souvenez de “19” de Paul Hardcastle, avec ses phrasés parlés, sa rythmique et ses gimmicks aux claviers ? The Weeknd aussi doit l’avoir eu en tête ces derniers temps. Quant à l’intro du très bon “Gasoline”, premier vrai titre qui ouvre l’album, elle fait un peu penser à la batterie de “Radio Ga Ga” de Queen.


Et que dire de “Less Than Zero” que l’on croit tout doit ressuscité du milieu des années 80. On pense tout de suite au “Last Christmas” de Wham ! et aux albums Make It Big (1984) et The Final (1986). C’est probablement le titre que The Weeknd a le moins ancré dans le XXIe siècle. Mais c'est un tube assuré.


Radio Ga Ga

Et partout, tout au long de l’album, il y a des génériques radios façon années 80-90, quand ce ne sont pas des interventions de Jim Carey à la manière de DJ de la FM : “You are now listening to 103.5 Dawn FM”. Lourdingue ? Même pas ! L’intégration est réussie, ça passe comme une lettre à la poste.

Si l’album est lumineux sur le plan musical, dans le propos, il est nettement plus sombre. The Weeknd n’a pas oublié d’où il vient, à moins qu’il n’assume qui il est. Car à ses débuts, ses titres plongeaient dans l’obscurité. Il y était question de désir, de sexe, de drogue aussi. Une réécoute de la mixtape Echoes Of Ballons de 2011 vous en donnera un parfait aperçu (“Wicked Games”, “House Of Balloons/Glass Table Girls”, “The Party&The After Party”…). Ça sentait le cloaque, les ambiances malsaines, les contraintes, etc. 


Tout cela se retrouve d’une manière ou d’une autre dans les textes de Dawn FM (“I wrap my hands around your neck/You love it when I always squeeze” (“J’enroule mes mains autour de ton cou/Tu aimes quand je serre toujours”), sur “Gasoline” ; “I was born in a city/Where the winter nights don’t ever sleep” (“Je suis né dans une ville/Où les nuits d’hiver ne dorment jamais”), sur “Sacrifice”, etc.). Mais distiller sur des compositions radieuses, le rendu est très différent.


Notre verdict

En réalité, dès les premières mesures, The Weeknd annonce la couleur par l’entremise de la voix de Jim Carey : “Vous avez été dans l’obscurité trop longtemps/Il est temps d’entrer dans la lumière/Et d’accepter votre destin à bras ouverts/Effrayé ? Ne vous inquiétez pas/Nous serons là pour vous tenir la main et vous guider sans douleur sur ce chemin/Pourquoi se précipiter ?/ Détendez-vous et profitez d’une autre heure de musique commerciale. Libérez-vous”. Brillant.