Sale temps pour les oracles du bon goût et les devins procéduriers. Car on ne peut pas toujours se fier aux promesses d'un programme sur papier. 

A priori la seconde journée de ce Dour Festival s'annonçait moins bien achalandée que son jeudi. Pourtant, ce vendredi fut excellent à plus d'un titre et une fois encore délicieusement varié.

Pourtant, notre périple ne débutait pas sous les meilleurs auspices. Pour fêter une décennie de son premier album et unique chef d'œuvre "Vive la Vie", le toujours mystérieux Fuzati investissait à l'heure du goûter la Petite Maison dans la Prairie. Avec un Klub des Loosers instrumenté, grâce au concours d'un live band de quatre membres motivés. Mais cependant très peu doués. Alors que le rappeur français masqué entonnait que le hip hop était mort, d'aucuns dans l'assistance s'interrogeaient plutôt sur la présence de l'ingé son et son état de santé. Mixe inégal, emcee criard et musicos en sourdine, hier le Klub avait mauvaise mine.

Deerhoof allait fort heureusement remettre les pendules à l'heure dans la foulée. Pour le coup épaulé d'un fantasque guitare-hero – qui physiquement oscillait entre Sixto Rodriguez et ce bon vieux Slash des Guns'n'Roses – le trio de San Francisco nous a donné chaud. Mené par une Satomi Matsuzaki plus mutine et excentrique que jamais, la formation américaine nous a une fois de plus charmés, déstructurant les mélodies à l'envie, prêchant le punk, le noise, provoquant accidents calculés et dérapages joliment contrôlés.

Juste avant d'aller voir sur la Last Arena à quoi ressemblait la tête d'affiche dourosie de cette année, c'est au Labo que nous faisions un petit crochet. Devant un public disparate mais impliqué, l'élégant Nicolas Michaud livrait pourtant un set précieux, classieux et mesuré. Loin des rengaines folk FM de feu-sa formation originelle Eté 67, le jeune chanteur et guitariste – dont on attend toujours l'album d'oreille ferme – promène désormais ses rimes coquines, ses penchants bluesy, ses envies pop et ses rifs plutôt inspirés dans le jardin d'un Belin ou d'un Sammy Decoster. Que de bonnes références...

Mais l'heure de la review était arrivé. Celle du génial sorcier Tony Allen, que tous semblaient désireux d'applaudir, tant il était ce vendredi si bien accompagné. A 74 printemps, le musicien nigérian est sans doute l’un des meilleurs batteurs du globe en activité. Pionnier de l’afrobeat au même titre que son ami Fela Kuti, l’ami Tony avait donc convié en terres boraines deux de ses amis. Le rappeur français Oxmo Puccino d'abord, venu étrenner quelques rimes sur ces rythmes funky et épicés. Mention spéciale au passage à sa version de "Artiste", dispensé sur un air gainsbourien ("Requiem pour un Con"). Puis le génial Damon Albarn surtout, atout charme du projet à n'en pas douter, venu gratifier Dour de deux petites chansonnettes, de trois pirouettes aux percussions et de son imparable sourire de gamin futé. Juste avant de reprendre un coucou privé vers le Portugal pour un petit gig avec un autre petit groupe nommé Blur en début de soirée. C'était une exclu mondiale, puisque ladite review ne déroulait qu'à deux reprises cet été. Et, sans trouver le show passionnant, nous fûmes l'une ou l'autre fois envoûtés.

Autre lieu et ambiance diamétralement opposée. On quitte le soleil de la plaine et les bonnes vibrations pour le rap destructeur et mal intentionné de Kaaris sous la Boombox. Testé et désapprouvé lors de sa récente visite au VK, le emcee français à la plume salace et aux biceps protéinés nous avait fait peur à Bruxelles. Son public surtout. Si nous sommes pourtant plutôt client du genre (en la matière Booba reste et restera à jamais notre taulier), à l'époque la pilule était difficilement passée. Il n'en fut rien ce vendredi. Certes, l'homme fort de Sevran ne s'est pas soudain transformé en enfant de chœur. La tension palpable et permanente de ses concerts, cette sensation irrépressible que tout peut basculer d'un instant à l'autre, étaient toujours présentes mais cette fois plutôt positives. Armé d'un étonnant sourire et de rimes capables du meilleur comme du pire, Kaaris a livré une prestation exponentielle et explosive.

Alors que la Prairie résonnait encore des assauts drone apocalyptiques des moines mystiques Sun 0))), qui terrassaient une dernière fois dans l'obscurité un public pour partie en transe de leurs guitares assourdissantes, nous avions envie d'une parenthèse pop. Que nous allions trouver auprès de Great Mountain Fire... Toujours aussi conquis par leur récent "Sundogs", nous attendions toujours la prestation qui ferait honneur au second opus du quintet bruxellois, après des passages à moitié convaincants aux Ardentes et aux Nuits Bota. Et ce fut celle-là... Très vite, la sauce a pris vendredi. Thomas, chanteur principal de la bande, portait sa cape psychédélique, ce qui, à notre sens, est gage d'un gig de qualité. Le set parfait déroulé – entre climax pop, énergie contagieuse et tourbillon instrumental- l'a en tous cas confirmé.

Après cela, ne restait plus qu'à égayer la nuit de quelques pas chassés. On a tout d'abord commencé par sauter. Le rappeur américain Danny Brown s'en est assuré. D'ordinaire très peu discipliné, jamais ponctuel et pas très impliqué (nos dernières rencontres avec lui au Pukkelpop ou à Primavera s'étaient moyennement bien passées), le emcee aux dents du bonheur et à la voix de canard nous a prouvé que lorsqu'il le voulait il le pouvait. Une mise en jambe idéale pour dégoupiller la soirée. Mais à ce petit jeu, c'est Tropkillaz qui l'emportait. Une des rares propositions trap formulées cette année, genre qui pourtant fut omniprésents lors des trois dernières éditions passées. Sous une Cannibal Stage en ébullition, le duo brésilien formé par DJ Zegon et Laudz a fait sauter une heure durant les milliers de festivaliers en nage venu les éprouver. Pas le moindre répit ne fut octroyé. Un set bourrin et délectable, que nous ne sommes pas prêts d'oublier.