Musique Michel Legrand est décédé à l'âge de 86 ans. Il y a deux ans, le célèbre compositeur s'était confié à la Dernière Heure. Il avait alors, notamment, porté un regard critique sur les courants de la musique actuelle, avec son franc-parler habituel. Souvenir.

"Suivre un mouvement, c’est de la connerie, insiste Michel Legrand, qui ne l’est pas devenu pour rien. Sinon, on vous formate, comme les disques d’aujourd’hui. Suffit de voir ce que fait Francis Cabrel maintenant… Ce n’est pas bien. Quand j’écoutais Les larmes de tes yeux, je n’en pouvais plus. Aujourd’hui, je n’ai plus envie de le voir. C’est triste. Ils finissent tous par se lasser d’eux-mêmes et deviennent minables." Celui qui se réjouit de la victoire d’Ennio Morricone - qui a enfin obtenu son Oscar ce week-end ("sa musique est formidable, j’étais tellement content pour lui") - nous assure qu’il n’y a pas de concurrence entre compositeurs. "Chacun fait ses films. Faut juste savoir être débutant de façon incessante. Car, quand on est débutant, on ne sait pas trop ce qu’on fait et on a toutes les audaces. Les challenges et la vie, c’est l’aventure."

Musicien de la Nouvelle Vague, vous avez secoué le cinéma français puis américain. Tous les films passaient par vous, mais en avez-vous refusé ?

"Quelques fois, oui. Quand j’ai lu le scénario du film américain Bob et Carole et Ted et Alice, je n’ai rien trouvé dedans, un script qui m’emmerdait. Puis, six mois après, je vois un film formidable et c’est finalement une réussite. Mais il m’est aussi arrivé le contraire sur La Rose et la Flèche ( Robin and Marian ) avec Sean Connery, Audrey Hepburn et Richard Shaw. Je pensais que ce serait le plus beau film du siècle mais ils ont choisi Richard Lester à la réalisation. Une catastrophe… c’était sec, sans âme, sans cœur. Pour sauver le film, j’ai composé une partition lyrique intense. Probablement la meilleure musique que j’ai écrite et il n’en a pas voulu ce con ! Son film a fait deux jours dans les salles. Il a voulu que je lui pardonne mais c’était trop tard, je lui ai dit qu’il pouvait disparaître de ma vie…"

Et que penser de la musique de film d’aujourd’hui alors ? Elle a dû énormément évoluer…

"Il n’y a plus rien de nos jours. Les comédies musicales sont des tours chants camouflés et quand je vais au cinéma, je ne vois plus de musique. Même celle de John Williams (compositeur attitré de Star Wars NdlR) qui est un ami et que j’adore, ce qu’il a fait sur les derniers Spielberg, c’est moche. Alexandre Desplat (oscarisé pour la bande sonore de The Grand Budapest Hotel NdlR) , c’est pas mal ce qu’il fait. Mais il obéit à tout ce qu’on lui demande. Si on lui dit de faire du caca ou de la crotte de chien, il en fait. Ces créateurs ont perdu leur talent en faisant trop. Quand les gens font la même chose tout le temps, il y a un moment où ils atteignent une lassitude. Ils ont l’impression d’avoir tout vu et de tout connaître, du coup, ils font quelque chose qui les intéresse moins. Quand on s’obstine à raconter la même histoire sans cesse, on perd son talent."

Comment ne pas faire pour se lasser alors ?

"Je change de discipline sans arrêt. Dans les années 50, j’étais orchestrateur/arrangeur, le meilleur du monde avec Streisand, Sinatra, Montand, etc. En 59, j’arrête, il ne fallait plus m’appeler. Après, j’ai fait 10 ans de cinéma français. Je dis stop en pleine gloire sinon je sens que je vais crouler. Aux USA, pareil, je termine par Yentl , oscarisé et j’ai dit que j’arrêtais le cinéma. C’est parce que je suis en pleine gloire que j’arrête."