Comme un seul homme, le public s'est levé et s'est approché, pour communier au plus près avec un chanteur habité, qui donne tout, comme si chaque soir était le dernier.

Son inséparable E Street Band follement chic quand lui, foulard autour du cou et gilet gris sur un t-shirt noir, est fidèle à lui-même, roots, rock, et manifestement très très heureux d'être là.

Aucun temps mort pendant le premier quart d'heure, les morceaux s'enchaînent tandis que la luit tombe sur la plaine de Werchter.

Généreux, une banane barrant son visage de part en part, il descend dans la foule et serre les mains qui se tendent. On en connaît qui viennent de vivre le plus beau jour de leur vie.

Le Boss, on se le dira tout au long du concert, n'a pas usurpé son titre. En un "Chut", pour laisser toute la place à un solo de saxo, il fait se taire 65.000 personnes. Et l'instant d'après, ce sont les mêmes qui reprennent en chœur "Everybody's got a hungry heart". Frissons garantis, et ce n'est pas un effet de la météo. Idem sur les premières notes de "Thunder Road", pépite intacte de l'album "Born to run", en 1975, déjà.

Dans le public, pendant ses petites visites, il s'empare de pancartes lui réclamant l'un ou l'autre titre. "Cover me", c'est sur singlet qu'une fille l'a écrit. Il se le colle sur le torse et obtempère. Classe et efficace.

One, two. Deux mots pour tout enchaînement entre les chansons, le temps file et l'on comprend mieux ce que nous a confié un fan, croisé plus tôt: "Ses concerts sont longs mais tu ne vois pas le temps passer. Limite, au bout de trois heures, tu trouves ça trop court..."

A Werchter, deux heures et demie étaient prévues. Pas étonnant qu'il soit arrivé un peu en avance. C'était sa façon à lui d'offrir un peu de rab.

A mi-concert, l'énergie est intacte et on sent qu'il brûle d'en montrer encore. C'est pourtant le moment qu'il choisit pour calmer un peu les esprits, avec quelques titres plus délicats. Pendant "The mansion on the hill", on en voit quelques-uns qui savourent, les yeux fermés, tandis que "The river" offre un autre moment hors du temps. Et puis il y a "American Skin", écrite suite à la mort violente d'Amadou Diallo, tombé sous les balles de la police à Atlanta. Il la chantera pour la première fois en 2000. Seize ans plus tard, et alors qu'il y a quelques jours à peine d'autres jeunes hommes comme lui connaissaient le même sort, cette chanson magnifique prenait une toute autre signification.

Plus tard, on l'entendra encore se réapproprier "Because the night", destinée à l'album "Darkness on the Edge of Town", en 1977, mais qu'il choisira de ne pas garder. Patti Smith en fera le tube de sa carrière. Springsteen, lui, la chante toujours la rage au ventre, avec ses tripes, son cœur. De toute son âme.