Midi, un café bruxellois. La clientèle s’installe, discute, commande à manger, quand Flora Fischbach s’assied discrètement sur un coin de table et se lance. Là, à froid, s’excusant presque d’avoir sa "voix du matin", la chanteuse ardennaise (Charleville-Mézières) entame quelques titres d’Avec les yeux (Sony, sorti le 25 février), deuxième album très attendu d’une artiste intense et un rien torturée, à la voix évoquant inévitablement la folie des années 80 et les Rita Mitsouko de Catherine Ringer.

"C’est la première fois que j’interprétais ces nouveaux morceaux", nous explique-t-elle quelques semaines plus tard. "En fait, c’est la première fois que je chantais à nouveau devant des gens depuis deux ans." Nous lui faisons part de notre étonnement face à ce show improvisé, sa capacité surprenante à faire fi du contexte pour chanter comme elle le ferait devant une salle comble, passant, en l’espace d’une seconde, de l’attitude de la consommatrice lambda à celle de la showwoman possédée.


Là, sur ce coin de table, vous sembliez ailleurs, presque dans un personnage…

Oui, et j’aurais eu exactement la même attitude si j’écoutais une chanson. La musique provoque chez moi une sorte d’état second. J’oublie la réalité, j’entre en transe, je me projette dans le décor proposé. C’est cool si on sent que je suis dans mon élément sur scène, alors qu’en réalité j’ai peur. À Bruxelles, je n’ai pas eu le trac, mais, quelques jours plus tôt, j’ai donné un concert sur les ondes de France Inter, à Paris. J’étais stressée et ça s’est entendu. Les auditeurs ont dû se dire : "C’est vraiment une connasse." (rires) Mais ce n’est pas grave, j’aime bien cette absence de filet. Le risque de se casser la gueule et, en même temps, la possibilité de vivre quelque chose de sublime.

Cet album est dansant, léger, vivant. Est-ce tout simplement votre état d’esprit du moment ?

C’est vrai, il est moins souffreteux que le premier. Peut-être que je souffre moins. Avant, je me détestais vraiment ; aujourd’hui, je ne peux pas dire que je m’aime, mais je me respecte. C’est un disque introspectif, mais surtout très musical. Je considère vraiment ma voix comme un instrument et je la place au même niveau que tout le reste. Parfois, les textes ne sont d’ailleurs même pas clairement identifiables, c’est quelque chose que j’adorais chez Christophe, par exemple. Du coup, comme le cerveau a besoin de comprendre, c’est ton cerveau à toi, auditeur, qui va chercher des mots, un sens caché qui n’appartient qu’à toi.


"Se détester", c’est fort comme terme, non ?

Je ne sais pas. J’ai beaucoup lu deux mecs qui se détestaient beaucoup : Nietzsche et Schopenhauer. Voir deux âmes qui vont aussi mal et qui en parlent aussi bien, ça motive. La musique est géniale pour ça aussi, parce qu’on peut y mettre tous les sentiments de la vie, qu’ils soient beaux ou tristes. Moi, j’essaie d’aller bien, mais les gens aiment bien quand je vais mal, c’est quand même délirant. On nous pousse à exacerber nos états d’âme et à en faire un métier, alors que dans la vraie vie il ne faut surtout pas dépasser.

Les années 80 sont partout sur cet album, avec quelques beaux solos de guitare. D’où sort ce goût assumé pour le rétro, presque kitsch ?

Oui, c’est un gros craquage, mais, si on ne le fait pas, on s’emmerde. Ces vieux solos de guitare, ils viennent des groupes que j’aime : Scorpions, Journey, Vangelis. Tout était déjà là, à l’époque, il y avait plein de styles. Alors qu’aujourd’hui plus aucun style n’émerge. La grande tendance, c’est l’hyperpop, une sorte de mélange génial et plein de paillettes des pires styles musicaux des trente dernières années.


Comment bossez-vous pour faire sans cesse monter cette voix grave dans des aigus stratosphériques ?

On en reparle dans dix ans, quand je n’aurai plus de voix du tout à force de fumer des clopes (rires). J’ai mué comme un mec. J’ai toujours eu cette voix et ça empire avec les années. Mes albums vont changer. Là, par exemple, j’ai déjà du mal à chanter "Dans un fou rire" ou "Presque beau". Il est tout à fait possible qu’un jour je ne puisse plus du tout les chanter sur scène, parce qu’ils sont trop hauts. Ou alors il faudrait que je change certaines tonalités. C’est bien, je m’ouvre des portes.

En concert aux Nuits Botanique ce vendredi 29 avril.