Des larmes, des chants, des fleurs. 

Des sourires aussi, sur ces visages, par milliers, de tous âges et de tous milieux. Ils sont massés sur les Champs Elysées, transis de froid, mais le coeur au chaud, au son de la voix de Johnny, qui, d'où qu'il se trouve aujourd'hui, résonne sur la plus belle avenue du monde. Le corbillard passe, sous les applaudissements dont on ne sait s'ils sont destinés aux musiciens qui jouent en live ou à l'artiste qui passe devant eux, une dernière fois.

Dans le cortège, la vitre arrière d'une des voitures descend doucement. Le visage de Laeticia apparaît. Elle tient sa fille dans ses bras et laisse entrer la musique.


Tandis que sous un ciel glacial mais clément, les fans rendent hommage à leur idole, l'église de la Madeleine se remplit peu à peu. Les personnalités sont innombrables: chanteurs, musiciens, acteurs, politiques, femmes et hommes de télévision. Et puis d'autres, des inconnus qui ont obtenu leur sésame pourêtre au plus près. Au premier rang, Sylvie Vartan et son fils, David; Nathalie Baye et sa fille, Laura.


"On entend la musique du diable et on voit la maison de Dieu. Vous croyez que c'est Johnny qui a pu réunir tout ça?", demande André Manoukian, qui commente les images pour France 2 et tandis qu'alternent les vues aériennes filmées depuis le ciel de Paris et les visages de Nagui ­- arrivé l'un des premiers -, Jean-Louis Aubert, Laurent Voulzy, les Souchon, Gad Elmaleh, Vincent Lindon, Dany Boon, Christophe Maé, Gilles Lellouche, Jean-Pierre Elkabbach, Claire Chazal, Carla Bruni, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Julie Gayet, De Palmas, et Johnny, enfin, dont le sourire, immense, s'affiche au fronton de l'église.

Le père Guy Gilbert est là, bien sûr. Etole blanche de l'homme d'église sur son perfecto.


Quand le cortège finit par s'approcher, enfin, de l'entrée de la Madeleine, la musique s'est arrêtée. David et Laura attendent leur père en haut des marches, se tenant par la main, unis dans leur chagrin silencieux. Le couple Macron sourit à quelques fans qui, sur leur passage, lancent des "Johnny Hallyday, Johnny Hallyday, Johnny, Johnny, Johnny Hallyday". Le couple serre les enfants du chanteur dans ses bras et s'en va féliciter les musiciens, descendus de scène.

Laeticia, Jade et Joy rejoignent la famille sur le parvis. Elle murmure un merci à l'oreille du Président, un autre à celui de son épouse.

Pendant que les plus proches, ceux qui vont prendre la parole durant l'office, sont réunis derrière corbillard, posent côte à côte, on assiste à un ce moment surréaliste où Claude Lelouch filme la scène avec son téléphone, tel au faune sautillant…

Le cerceuil est posé à mi-chemin. Emmanuel Macron, solennel et ému, semble hésiter avant de se lancer dans son (trop long) discours. "Vous êtes là pour lui, pour Johnny Hallyday. Près de soixante ans de carrrière, mille chansons, 50 albums et vous êtes là, encore là. (…) Alors, oui, ce samedi de décembre est triste, mais il fallait que vous soyiez là pour Johnny parce qu'il était là pour vous. (…) Pour beaucoup, il était devenu une présence indispensable, un ami, un frère. (…) Johnny était beaucoup plus qu'un chanteur, c'était une part de la France. Un destin français." Et de conclure, "qui que vous soyez et où que vous soyez, je vous propose d'applaudir, une dernière fois, Monsieur Johnny Hallyday".

Le cercueil, blanc, fait son entrée dans cet édifice consacré en 1845 et pouvant accueillir 1100 personnes, sous les notes d'Yvan Cassar et porté par les musiciens, encore eux, si chers au cœur de l'artiste. Des larmes coulent sur les visages de Yodelice, de Jean-Marie Périer, Michel Drucker, Jean Reno. Eddy Mitchell, semble incrédule, encore tandis que s'élève l'"Hymne à l'amour" et que s'installent Line Renaud, Patrick Bruel, Muriel Robin. "Qui était-il", se demande Philippe Labro, le premier à prendre la parole. Il y a tellement de réponses… "D'où venait cette rage, cette fureur?" Et de remonter les cours de la vie de son ami. "L'homme, cette corde tendue au dessus d'un abîme", dit-il, citant Nietsche. "Un homme ne naît pas un homme, il le devient"… Selon Labro, sa dernière épouse, Laeticia, n'était pas pour rien dans cette transformation et c'est à elle aussi qu'entre les lignes on entend les mercis qu'il adresse. Elle qui lui a confié comment, "dans ce bureau devenu chambre d'hôpital, il s'est levé, il est tombé, a regardé vers le ciel puis s'en est allé…"

Né catholique, Johnny avait voulu quitter ce monde dans cette foi qui l'avait vu baptisé à l'église de la Trinité en 1943. Alors, oui, c'est long, une messe de funérailles, mais c'est aussi, pour ceux qui y assistent, croyants ou non, un moment d'introspection, une confrontation obligée avec sa propre finitude. C'est du moins que ce l'on croit lire dans beaucoup de regards, quand ils ne sont pas cachés derrières des lunettes noires.

Marion Cotillard vient à son tour au pupitre pour lire un extrait de la première lettre de Saint-Paul aux Corinthiens. " J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien"… Et le temps est comme suspendu.

Après la longue et belle homélie, Carole Bouquet prononce la prière universelle. "Ensemble prions, dans la joie, à parts égales et bien plus encore", dit-elle… Les musiciens reviennent au pied du cercueil et jouent "Retiens la nuit". "Pour celle qui a partagé toutes les joies d'une histoire d'amour de 23 ans, prions pour lui donner la force de vivre cet au-revoir avec courage et espoir". Cette fois, c'est "Toute la musique que j'aime" et l'église entière, frappe dans les mains. Encore une image surréaliste que nul autre que lui, sans doute, n'aurait pu faire naître. Il y aura encore "Quelque chose de Tennessee", puis "Que je t'aime", où se libèrent enfin les larmes de son épouse, qui serre de plus belle ses filles dans ses bras.

Jean Reno lit Prévert, Sandrine Kiberlain récite "Louanges", un texte de Mère Térésa. "La vie est un rêve, fais-en une réalité. La vie est un devoir, accompli-le. La vie est précieuse, prends-en soin, la vie est un combat, accepte-le (…) La vie est la vie, défends-là". Patrick Bruel lui, dit quelques mots qu'il a écrits au lendemain de sa mort. "Je ne dors pas, comme si j'avais peur de me réveiller et que c'était un cauchemar". Il dit "Bienveillance", il dit "Fraternel". "J'ai tant à te dire, j'aurais tant à te dire… Je t'ai aimé comme un grand frère. Je pense à tous ces gens, ce public. Je pense à Laeticia, si digne à tes côtés… Je me réveille, c'est donc vrai, mais c'est irréel. Je n'arrive pas à imaginer qu'il n'y aura plus de Johnny… Tu n'as pas oublié de vivre, Johnny, tu as vécu mille vies. Comme des millions de gens, et avec eux, que je t'aime…"

"Mon Johnny… Tu avais 16 ans, j'en avais 32. 57 ans sont passés. je ne peux pas croire être dans cette situation. Tu vois, le destin en a voulu autrement mais le contraire eut été plus logique." Line Renaud est émue aux larmes quand elle lit, à la demande de Laeticia, le texte de "Mon plus beau Noël", écrit pour l'arrivée de Jade dans la vie du couple. Ovation.


C'est le père Guy Gilbert qui va encenser le corps de Johnny, sur quelques notes de l'Ave Maria. La cérémonie touche à sa fin. C'est l'heure du tout dernier hommage des proches, et c'est une chanson de Brel, "La quête", qui les accompagne. Laeticia et les enfants de Johnny posent un dernier baiser sur le cercueil et c'est déchirant. David a retrouvé la main de Laura, qu'il ne lâche plus. Dehors aussi, le public s'est tu et partage l'émotion qui étreint les proches, sous d'interminables embrassades.

Mais c'est encore, et toujours, au son d'une chanson du taulier que se referme cette messe à nulle autre pareille. "Toute la musique que j'aime" emporte avec elle le chagrin. Il est quinze heures. Il ne faut pas se dire adieu, jamais des adieux, rien que des au-revoir.