Musique

Le chanteur français, avec Suppléments de Mensonge signe un retour époustouflant

BRUXELLES Hubert-Félix Thiéfaine est un survivant. D’une époque, tout d’abord, lui qui roule sa bosse depuis près de quarante ans. D’une vie ensuite, lui qui à force d’excès et de passions s’est mis en danger, ne s’autorisant que peu de compromissions avec un caractère entier, vif, délétère. Mais aussi un survivant qui tel un phénix renaît de ses cendres. Car avec Suppléments de mensonge – un titre piqué à Nietzsche –, il signe un retour flamboyant. Les critiques dithyrambiques l’assaillent pour ce que certains considèrent comme son chef-d’œuvre. Une pièce de maître. La 16e d’une discographie impressionnante quoi qu’inégale.

Rencontre avec un grand, un des derniers.

Parlons d’abord de la pochette.

“Elle vient de Yann Orhan qui avait envie de faire le livret depuis longtemps. C’est lui qui a appuyé sur le bouton. Disons que cela correspond à certaines chansons de l’album. Une mise à nu. J’ai souvent avancé masqué, casqué et en cuirasse. Là, on ne peut pas me faire le reproche. Il y a quelque chose d’intemporel que j’aime bien. Il y a aussi le fait que c’est l’affiche de Bercy. La dernière fois que j’y suis passé j’étais en costume et je tournais le dos. On est en pleine opposition. Ce que j’aime aussi. Je suis un grand amateur d’oxymores et de contradictions. C’est parfait, je suis dans mon rôle. Puis, c’est intemporel.”

Ce fut difficile de se livrer dans certaines chansons ? Il y a la Ruelle des Morts – qui parle de nostalgie – mais aussi le Petit Matin, 4.10. heure d’été qui parle d’une mort tant attendue. C’est la seule chanson datée du reste.

“Parce qu’elle est partie d’un album fantôme.”

Ces chansons devaient sortir ?

“Sûrement, moi je secrète quelque part. Il y a quelque chose de mystérieux, même pour moi dans la fabrication des chansons. Comme la scène, c’est un moment étrange. On sort du monde, on est un peu en transe, c’est un moment magique. Je sais que ça ne se fait pas tout seul, qu’il y a beaucoup de travail, qu’il faut se concentrer beaucoup mais quand elle est finie on a l’impression qu’elle est sortie comme ça aussi facilement. Et on oublie toutes les techniques qu’on a pu utiliser pour arriver à cette fin.”

Elles n’ont pas été laborieuses ?

“Ce n’est pas difficile, laborieux, c’est étrange. C’est comme la scène. Le public, est sympa, on joue bien, il y a une bonne entente entre les musiciens, il y a un moment magique où on est à dix centimètres du sol. C’est un peu pareil au moment de la création.”

Ce sont ces moments qui vous font vous accrocher quand on écoute les paroles de Petit Matin, ça peut faire flipper vos proches.

“Cette chanson a été écrite en composant dans une situation très particulière puisque très peu de temps après le mot fin de cette chanson, je suis tombé dans un burn-out qui a dû me prendre trois mois et demi d’hospitalisation et puis un an de remise en forme. Donc c’était intéressant de reprendre cette chanson pour expliquer le cheminement du reste de l’album. Comment il y a une reprise avec, je ne sais pas, une des premières chansons que j’ai dû composer, c’est Fièvre résurrectionnelle ou des chansons un peu d’amour comme Trois poèmes à Annabel Lee. Il y a deux chansons qui viennent d’un album qui était pratiquement prêt avant que la chute m’arrive, qui s’appelait Itinéraire d’un naufragé. Il y a Petit matin et Garbo XW Machine.”

Pourquoi ne pas avoir gardeé l’intégralité ?

“Il y a un troisième titre dans le coffret, Séquelles. Le titre s’appelle Annihilation. Ce n’est pas une histoire artistique ni d’inspiration. C’est lourd. Sortir cet album aurait été indigeste. Je préfère le sortir par petits bouts. J’en ai encore pour l’avenir. Cela m’a également permis de conserver l’intégralité de mes émotions, de mon inspiration de remise. D’une autre vie, d’un renouveau.”

Vous avez écrit sur votre lit d’hôpital ?

“Ce sont des notes que j’ai écrites. Le problème, c’est que j’écris tout le temps, quoi qu’il arrive. Même la nuit, je me lève pour écrire. À l’hôpital, je n’ai pas vraiment écrit de chansons, j’en ai profité pour me reposer. On s’occupait de moi, je n’avais plus à m’occuper de moi, c’est merveilleux. Oui, j’ai pris des notes mais je n’ai pas écrit de chansons.”

C’est un nouveau Thiéfaine qui est sorti de l’hôpital, ressourcé ?

“Après un an de convalescence, oui. On a vraiment opéré où ça faisait mal, où ça faisait mal depuis longtemps. Ce qui a entraîné la suite. C’est comme si on m’avait enlevé une tumeur et que j’ai de nouveau de la place dans le cerveau pour le temps, pour réfléchir, pour ne plus être sans cesse choqué par les incidents venant de l’extérieur.”

C’est salvateur ? Et honnêtement, cela se ressent sur cet album. Vous avez dû entendre quelques critiques. Il est accueilli très chaleureusement. Il est excellent. Cela participe de tout ça ?“J’ai du mal à mettre un œil extérieur. C’est pour ça qu’il y a les critiques et le public. Encore une fois, je secrète. C’est assez inconscient. Après j’essaie d’analyser pour ne pas avoir l’air trop idiot. Au moment de la création même, quand il n’y a rien et qu’on commence à construire, on échappe complètement au contrôle du public. On ne le fait pas pour un public. On est pris dans le jeu. Je ne pense pas au public quand j’écris, je ne peux pas. Je devrais me demander ce qu’il en pense. Je devrais faire un référendum avant d’écrire une chanson pour savoir ce que vous voulez, ça ne marche pas. Je suis le maître. Le public vient ou ne vient pas mais c’est moi qui dois lui proposer des choses. Pas eux qui doivent me dire ce que je dois construire.”

Chaque mot, chaque adjectif, est posé, à sa place, géométrique.

“Pas forcément géométrique mais c’est un puzzle, chaque pièce est posée, il ne faut pas forcer pour la mettre là. On a des moments de panique devant un texte. On a envie de tout réécrire, on ne sait plus. Et parfois il suffit de changer un mot ou deux de place, comme un puzzle.”

Les arrangements peuvent tout changer aussi.

“Il faut qu’ils suivent le mouvement primal, le premier jet, qu’ils soient en harmonie. Ou alors que j’ai envie de casser le mouvement primal mais ce n’est pas systématique.”

Cela s’est passé comment ? Vous avez travaillé avec beaucoup de monde…

“Je me suis approprié le travail d’autres pour mettre le style pour y graver ma signature. J’ai travaillé avec des équipes. Contrairement à Scandale mélancolique où je n’avais rien composé, j’ai composé quelques titres. Comme dans Scandale, j’ai laissé des portes ouvertes pour laisser entrer des jeunes compositeurs, des gens qui n’étaient pas de ma génération pour laisser rentrer de l’air frais dans mes morceaux tout en étant très vigilant pour que je puisse m’approprier leur musique. […] Et pour cet album-ci, je me suis rendu compte que j’avais employé beaucoup de ma part féminine. Qu’il y avait beaucoup de délicatesse, de tendresse. Des qualités purement féminines alors qu’avant je jouais plutôt les cow-boys, les petits caïds. L’idée m’est venue alors de faire appel à une réalisatrice. J’en ai vu plusieurs et mon choix était sur Edith Fambuena dont j’avais beaucoup entendu parler par certains de mes musiciens en qui j’ai une grande confiance et qui ont bon goût.”



Interview > Basile Vellut

Hubert-Félix Thiéfaine, Suppléments de mensonge (Sony)





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