Musique

La première fois, un dimanche après-midi de février 1972, dans un contexte totalement inattendu. La deuxième, en 1995, à l'intérieur même du sanctuaire des Beatles, le studio Abbey Road, où le groupe a enregistré tous ses albums.

En 1972, on était aux lendemains presque immédiats de la séparation des Beatles. Fondamentalement, cela n'avait rien changé pour George Martin qui était producteur artistique au studio d'Abbey Road avant les Beatles, qui l'a été pendant et qui l'est resté après. Il s'est donc occupé d'autres groupes. Et notamment d'un duo qui n'est pas entré dans l'histoire, Parrish and Gurvitz... Le Gurvitz en question étant le fils du manager des Shadows.

À l'époque, journaliste débutant de 19 ans, je couvrais l'information locale, dans la région liégeoise, et la DH m'avait donné 30 lignes – pas une de plus – pour couvrir le concert de Parrish and Gurvitz au... Casino d'Olne. Pour situer les lieux, Olne, c'est la pleine campagne, troisième vache à gauche. Reconnu comme un des plus beaux villages de Wallonie, mais très loin des espaces habituellement fréquentés dans les milieux du rock.

Son Casino ? Un nom pompeux pour un petit bistrot de village qui se prolonge, à l'arrière, par une salle de type paroissial avec un scène dans le fond. Peut-être le duo en question avait-il été abusé par ce nom de Casino. En tout cas, il était là. Devant un public très clairsemé.

Pendant que le groupe se préparait, on m'a présenté au producteur, venu de Londres, qui m'a proposé de prendre un verre en sa compagnie. C'était un homme sur lequel personne ne se retournait. S'ils avaient su.... C'était George Martin.

Je dois avouer que, même dans le métier, il y avait beaucoup moins de professionnalisme qu'aujourd'hui. On se focalisait sur les artistes, sans savoir trop à quoi servait un directeur artistique. L'expression de cinquième Beatles. n'était probablement pas encore en cours. Donc, je lui ai posé quelques questions sur Parrish et Gurvitz. Et rien sur les Beatles. Être jeune...

En novembre 1995, à Abbey Road, l'homme que j'avais devant moi avait maintenant le statut de personnage culte. Aucun journaliste musical ne pouvait encore ignorer son rôle dans le succès du groupe. Pourtant, à quelques semaines de ses 70 ans, il n'avait pas du tout le look rock'n'roll. Chevaux blancs, costume-cravate de business-man britannique traditionnel et très classe. Il semblait sortir tout droit de la City. 

Il recevait des journalistes venus de partout, à l'occasion de la sortie de Free as a bird, un travail réalisé à l'époque par Paul, George et Ringo autour d'une bande laissée par John Lennon. Un nouveau disque des Beatles vingt-cinq ans après. « Depuis six mois, on m'appelle du monde entier et, pour ma secrétaire, répondre au téléphone est devenu un emploi à plein temps. Sincèrement, je suis étonné de l'intérêt que les Beatles continuent à susciter. C'est quelque chose que je n'avais certainement pas imaginé.»

Dans ces années-là, des groupes comme Blur ou Oasis avaient lancé une espèce de Beatles revival. « La vraie Beatlemania, telle que nous l'avons connue, ne peut pas renaître. À l'époque, sur la Cinquième Avenue, à New York on voyait des hommes de l'âge que j'ai aujourd'hui se balader avec, sur la tête, un postiche à la Beatles. Alors, Blur, Oasis... Oui, je connais ces groupes et ils sont très bons. Mais dites-moi ce qu'ils seront dans trente ans ? » Il n'avait pas tort...