Avec 250 millions de disques vendus, Julio Iglesias a dépassé au hit-parade Presley, les Beatles et Michael Jackson

BRUXELLES Vous voulez de la mondialisation? Demandez à Julio. Il y a deux semaines, il était en Angola, dans le cadre très people de ses fonctions d'ambassadeur de bonne volonté du HCR (Haut Commissariat aux réfugiés, une agence de l'Onu).

«Je suis allé rendre visite aux enfants d'un camp de réfugiés, à une centaine de kilomètres de Luanda. En chemin, nous nous sommes arrêtés au milieu de nulle part, à une échoppe où une femme vendait des boissons. Elle m'a sauté au cou en s'écriant: Julinho, toi ici!» Lui ici au fin fond de l'Afrique, lui aussi au Vietnam deux jours plus tard, ensuite au Brésil et, samedi soir, sur le plateau de la Star Academy à Paris. Lui partout.

Avec 250 millions au compteur (Livre Guinness faisant foi, chiffre invérifiable), il est celui qui a vendu le plus de disques sur Terre.

Presley, les Beatles et Michael Jackson viennent derrière. «Je suis un chanteur populaire et pas un intellectuel, explique-t-il avant qu'on lui pose la question. J'ai créé un style, je m'y tiens depuis trente-cinq ans. C'est comme ça que je suis devenu l'artiste latino le plus important du siècle. Je pourrais me faire produire par Quincy (Jones, ndlr), qui est un ami, faire plaisir aux critiques. Mais, je ne me sentirais pas à l'aise et mon public ne me reconnaîtrait pas. Après tout, je suis un artiste limité.» Par la voix? «Non, la voix ça va. J'ai chanté avec Sting, Sinatra, Placido Domingo, sans aucun complexe. Je suis limité dans le sens où je ne suis pas capable de faire des choses compliquées.»

Il vient d'arriver de Madrid, à bord de son avion privé. «Mon seul luxe, ment-il avec aplomb. Sans lui, je passerais ma vie dans les aéroports.»

Regard scrutateur, cravate et initiales brodées sur la chemise bleu ciel, le cheveu noir, un peu trop. Il a fêté ses 60 ans, il y a quelques semaines, en famille, à Punta Cana, en République dominicaine, où il vit désormais, et sort un nouveau disque, son 77e.

Divorcio, partagé entre pop caraïbe de grande classe et ballades au spleen très personnel, est bien moins superficiel que son auteur veut bien l'admettre.

Né dans l'Espagne de Franco, Julio Iglesias partait pour être footballeur. «De 8 à 18 ans, il n'y avait que ça qui comptait. M'entraîner et suivre suffisamment l'école pour ne pas rater les examens de fin d'année. J'ai vécu une enfance à l'abri du besoin: père gynécologue, mère au foyer. La politique, la contestation, ça m'est passé au-dessus de la tête. La musique m'indifférait. Je jouais au Real Madrid dans les sections de jeunes, je me voyais gardien de but professionnel.»

Peut-on avoir 20 ans sous une dictature, dans les turbulentes années 60, sans avoir la moindre conscience politique?

«Tu sais, tutoie-t-il, il n'y a pas plus apolitique que le milieu sportif. Quand j'ai commencé des études de droit, l'université aurait pu me mettre en contact avec des idées nouvelles. C'est là que j'ai eu mon accident.»

Le jour de ses 20 ans, une voiture qui dérape et finit dans le fossé. Deux semaines de coma, moelle épinière touchée. Et un an et demi cloué sur un lit. «J'ai très vite compris que je ne serais plus footballeur. Et ce n'était pas ça qui était tragique, mais la perspective de ne plus jamais marcher.» Pendant sa longue rééducation, un médecin lui offre une guitare, pour l'occuper. Il apprend à en jouer seul. Premières chansons, un passage par Cambridge pour apprendre l'anglais et, en 1968, il remporte un festival local avec une bluette. Il devient célèbre du jour au lendemain.

Sa course au succès ressemble à une campagne militaire. D'abord l'Espagne, puis l'Amérique latine. La France en 1976. Bruno Coquatrix le prend à l'Olympia du bout des lèvres: «On aura les bonnes espagnoles.»

«A l'époque, se souvient Julio, j'écrivais mes chansons. Quand j'ai commencé à m'intéresser au marché nord-américain, j'ai compris que ce répertoire n'y marcherait jamais. J'ai travaillé avec des Américains, j'ai chanté avec Willie Nelson, Stevie Wonder, Diana Ross...».

Séance photo. Gestes maladroits, sourire forcé, blagues à deux balles pour cacher sa nervosité. Une vraie séance de torture. C'est clair: Julio n'aime pas sa gueule. «J'ai horreur des photos, j'ai l'impression de voir un visage de carton, une caricature de moi-même. Je ne veux pas ressembler à ces personnages publics qui ne vieillissent jamais, comme Paul McCartney. Moi, je veux vieillir vieux.»

Mais l'heure de la retraite n'a pas encore sonné: Julio se voit encore sillonner la planète pendant dix ans, sans cesser d'enregistrer et de donner des concerts. Au prix de quelques efforts: «J'aime le vin, j'aime les plaisirs de la table. Donc je dois me discipliner au maximum pour ne pas finir avec un gros bide. Je marche et je nage deux heures par jour, presque toute l'année. Il n'y a rien de plus ennuyeux...»

Une discipline d'autant plus nécessaire que, quarante ans après, les séquelles de l'accident sont toujours là. «Je ne fais rien par instinct. Pour bouger, mon cerveau transmet l'ordre, ça met un dixième de seconde.» Il compense ce handicap par une volonté exceptionnelle qui explique comment un artiste parvient au sommet alors que rien ne l'y destine: ni sa voix (quoi qu'il dise), ni le physique (quoi qu'on dise). Etienne Roda-Gil, qui adapte en français ses chansons, souligne «cette petite magie du grain de la voix», grâce à quoi il a conquis «tout le monde: les femmes des intellos et le coeur des pauvres».

Mais pourquoi tant de peine quand on a battu tous les records et qu'on est richissime? «Je posais cette question à Gabriel Garcia Marquez. Je lui disais Merde, Gabriel, tu sors de trois ans de combat contre le cancer et tu as encore la force d'écrire? Il m'a répondu J'écris pour qu'on m'aime. C'est pareil pour moi. J'ai peur qu'on cesse de m'aimer en me voyant avec un gros ventre. Je continue à cause de cette femme qui me reconnaît au fin fond de l'Afrique. Pas pour donner des interviews où je n'ai rien à dire. Pas pour faire le mariole à Star Academy, entouré de jeunes à qui je n'ai rien à apprendre.»

De fait, sa prestation samedi dernier (Vous les femmes avec Michal et Patxi) était calamiteuse.

Le clan Iglesias est pourtant une vraie Star Ac. L'aînée Chabeli a tenté la télévision comme présentatrice, Julio José s'est hasardé dans la chanson mais c'est le cadet Enrique qui a ramassé le jackpot.

«Ils ont du mérite, reconnaît le père. Le succès d'Enrique est colossal. Mais réfléchis: parmi les enfants d'artistes, combien sont arrivés au niveau de leurs parents? Michael Douglas, Liza Minnelli, deux ou trois autres peut-être...»

Et où en est le tombeur impénitent? «La séduction physique tu veux dire? A 30 ans je veux bien, mais pas à 60. On m'a enfermé dans cette image, l'hidalgo comme vous dites en France. Mais je n'ai vécu qu'avec deux femmes. Des aventures? Bien sûr, comme tout le monde.»

La séduction de Julio, c'est surtout ce mélange de sincérité et de roublardise qui le rend à la fois agaçant et touchant.

© La Dernière Heure 2003