Musique Rencontre avec une des légendes du rap français, Kery James, qui revient avec un nouvel album, J’rap encore.

"Revenir est une manière de dire que le rap se dirige vers une voix où il est dépouillé de tout son fond et de toute sa substance revendicatrice, confie d’emblée le rappeur d’origine haïtienne juste avant son concert de feu donné à la Madeleine (vidéos sur dh.be) le 21 décembre dernier. Moi, je reste sur cette lignée et c’est ce qui m’a fait aimer le rap. Parce que le rap disait et m’apprenait des choses. J’aime cette musique et ce disque J’rap encore est donc bien une façon de dire que je suis toujours sur cette voie-là."

Sous ses airs de rappeur hardcore en chanson et en concert, Kery James, 41 ans, garde son côté sage et réfléchi après plus de 25 ans de carrière et malgré de multiples retours (théâtre, cinéma sur Netflix, etc.). "En tout cas, j’ai arrêté d’arrêter le rap, sourit l’interprète de "Ma vérité". Le combat continue. J’ai compris que c’est ce que je faisais et que cela faisait partie de moi. J’ai fini par l’accepter."

Dans J’rap encore , vous mentionnez toujours les thèmes qui vous tiennent à cœur comme l’injustice, le racisme et l’inégalité sociale. Sentez-vous une évolution dans ces domaines-là ?

"Non, je ne pense pas que cela a évolué… En tout cas, pas dans mon sens. Par exemple, avant, dans nos textes, on parlait souvent de notre couleur de peau et de la façon dont on était traité. Aujourd’hui, depuis 15 ans, il faut rajouter à cela notre religion… Donc les choses se sont un peu compliquées aujourd’hui. Surtout quand on est né noir, musulman et banlieusard. On accumule ce que certains appellent en français des handicaps. J’ai aussi l’impression que la société s’est polarisée, c’est-à-dire que l’on va vers les extrêmes. En banlieue, je vois des gens qui ont cédé à la violence la plus totale. Et je vois aussi des gens qui ont une ambition folle que nous n’avions même pas oser imaginer à notre époque. Il y a une polarisation de la société française et je crois que c’est vrai aussi socialement. Les riches sont de plus en plus riches et il n’y a plus vraiment de place pour les classes moyennes."

Plus que de la musique, le rap, serait aussi une responsabilité ?

"C’est ma vision même si elle fait un peu vieux jeu pour certains. J’en ai cependant la conviction. Je ne compte plus les messages que je reçois où on me dit que tel morceau ‘m’a donné la force de continuer, de ne pas craquer ou de poursuivre mes études.’ Si ça marche dans un sens, c’est que cela peut aussi fonctionner dans l’autre. Pour beaucoup de jeunes qui ont grandi dans des situations compliquées, socialement et économiquement, les rappeurs remplacent parfois le rôle des parents qui sont trop occupés à subvenir aux besoins du foyer."

Vous n’êtes pas de l’école du clash et pourtant l’une de vos punchlines dans J’rap encore attaque les rappeurs actuels de plein fouet…

"Ce que je veux dire par ‘la plupart des rappeurs ont baissé leur futal’ , c’est qu’ils ont cédé à l’appel de l’argent. Inconsciemment, ils ont bien compris que s’ils s’engageaient sur certains sujets, s’ils tenaient un certain discours, ils ne gagneraient pas d’argent. Ils ont donc cédé aux sirènes de l’argent. C’est une censure mais une censure pas très claire. Car la censure, en France, ce n’est jamais une censure explicite. On ne dit pas : ‘si vous parlez de ça, on ne vous passera pas à la radio’. Mais quand vous en parlez, vous ne passez pas (sourire) ! Vous le comprenez et le sentez vous-même. Et, du coup, je pense que beaucoup d’artistes s’autocensurent."

Kery James dans Nomade (RTBF)

Conçu à la fois pour la télévision et pour le Web, le webzine Nomade a été créé il y a un an pour devenir "le reflet d’une jeunesse pleine d’énergie créatrice". Diffusé une fois par mois sur La Trois mais aussi décliné sur le Web avec des contenus inédits à voir sur Auvio, Nomade est présenté par le jeune et dynamique Sofiane Hamzaoui.

Objectif de ce nouveau magazine ? "Partir à la rencontre de la jeunesse bruxelloise qui regorge de richesses mal connues", nous glisse Sofiane. Des maisons de quartiers aux salles de concert, des collectifs aux initiatives scolaires, des groupes de musique aux troupes théâtrales, ce Tintin reporter culturel s’attache à planter sa caméra dans "les lieux qui bougent et auprès de ceux qui en veulent et font bouger les lignes". Dans ce premier épisode de l’année 2019 (ce soir à 20 h sur la Trois), Sofiane Hamazoui plante d’ailleurs sa caméra au parc Maximilien, à la rencontre des bénévoles de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés. Et avant un concert de clôture habituel - Karim Baggili, amoureux de la musique du monde -, place à une interview haute en couleur avec la figure de proue du rap conscient qu’est Kery James.

"Damso est un gros technicien du rap"

"Depuis l’avènement d’Internet, un rappeur peut exister sans Skyrock aujourd’hui, se réjouit Kery James. Avant, pour un rappeur français, il était compliqué de se faire connaître du grand public sans passer sur la radio Skyrock. J’ai aussi écrit un scénario de long-métrage voici trois ans et j’ai eu beaucoup de mal à le faire produire ou à trouver des distributeurs par le réseau traditionnel du cinéma. Car je n’ai pas eu l’appui des chaînes télé pour mon Banlieusards . Sans Netflix, ce film n’aurait pas vu le jour alors que j’en avais tiré une pièce de théâtre jouée plus de cent fois, souvent à guichets fermés et lauréate de plusieurs prix. Malgré tout ça, il était impossible de financer le film. Dans notre monde de rappeur, quand on prend la parole, ça leur cause problème !"

Que pense-t-il de la scène rap belge ? "Malheureusement, je ne la connais pas bien, dit-il. Je connais un peu Damso, qui est un gros technicien du rap mais je crois qu’il y en a beaucoup d’autres dont on n’entend pas autant parler et qui méritent d’être écoutés !"

En savoir plus

Les images du dernier concert de Kery James organisé à Bruxelles le 21 décembre par Skinfama, sont à (re) voir sur dh.be.

Son interview complète et en vidéo est à visionner sur la Trois, ce dimanche à 20 h, dans l’émission Nomade (voir encadré ci-dessous).