Les éternelles, les maux d'amour d'Yves Simon

BRUXELLES Ce jour-là, à Bruxelles, pendant qu'Yves Simon parlait de son dernier roman dans un grand hôtel près de la gare Centrale, son vieil ami Cabrel, lui, défendait son nouvel album dans un palace près de la Grand-Place. Les amitiés de l'un transmises à l'autre - ce qui semblait les mettre d'excellente humeur - et voici l'auteur des Eternelles qui s'envole au fil des mots et des maux, ses amours. Celles qui ont jalonné sa vie ou qu'il a imaginées.

N'y a-t-il pas une certaine forme d'impudeur à raconter ses histoires d'amour, même romancées?

«J'y pense, bien sûr, à mon impudeur et à celle des autres. En même temps, il y a cette alchimie toujours mystérieuse du roman. Aragon parlait du mentir vrai . Moi pas: je ne mens pas. Mais comme la vérité peut être un peu triste, je mets en scène le réel. Du coup, ce qui peut passer pour de l'impudeur n'est parfois qu'une pure création littéraire. Les gens dont je parle sont extrêmement travestis. »

C'est tout l'art du romancier de brouiller les pistes?

«Entre la fiction et le réel, il y a un fil très ténu. Je n'ai pas utilisé mon univers proche dans un tas de livres. Souvent, cela vient de faits divers que j'ai lus dans la presse. Je découpe énormément! Je suis un fan de journaux, je passe mes matinées à les lire. J'entoure ce qui m'intéresse, j'annote... Souvent, quand j'écris un roman, je relis et j'alimente mon imaginaire.»

Quand vous évoquez vos rapports avec votre mère, on retrouve la tendresse qu'il y avait dans La manufacture des rêves. Ce personnage-là, vous ne l'avez pas travesti?

«Non. Ma mère, c'est ma mère. Mais c'est du roman... La séance de natation que je raconte, ça s'est passé dans un autre endroit, mais ça s'est passé. Il n'y a pas longtemps, j'ai retrouvé des cartes postales que j'envoyais à ma mère quand j'avais dix ans. Je lui disais: Ma petite maman chérie et je concluais par Ton fils qui t'aime. C'est sidérant, je ne lui dis plus du tout ça. A un moment, on n'ose plus dire ça. Les mots d'amour vont aux femmes, plus à la maman.»

Votre narrateur, évoquant une de ses compagnes, dit: «J'aurais aimé, comme Céleste, avoir quelqu'un à qui m'adresser pour prier.» Là, c'est vous qui parlez?

«Sûrement. Il y a une sorte de naïveté, je trouve, du croyant. Ça doit être extrêmement rassurant, dans certains cas. Et j'ai cette faiblesse, moi aussi, de m'adresser à Dieu, auquel je ne crois pas. Dans les moments douloureux. Parce que les ruptures amoureuses ne sont jamais joyeuses. C'est là aussi qu'on apprend, en grandissant, en changeant, qu'il y a une sorte d'universalité de la souffrance. J'ai voyagé au Rwanda, il y a quatre ans: la souffrance et le souvenir d'un génocide, ce n'est pas la même chose qu'un amour qui vient de partir. Mais quand même, ces douleurs se ressemblent sur un point: elles sont impartageables.»

Impartageables mais soignables?

«Soignables, oui. Revenons à ces deuils amoureux: ma mère a été très à l'écoute, sans poser de questions, sans faire de commentaires. Le personnage de Walser, dans le bouquin, n'existe pas, en réalité. C'est un mixe de deux personnes dont une des deux m'a vraiment été précieuse. Là encore, ma reconnaissance est infinie. Il y a tellement peu de gens qui sont à l'écoute, si ce n'est les psychanalystes, que l'on paye...

L'idée d'entrer en thérapie ne vous séduit pas?

«Non, parce que je ne suis pas bavard, même dans la douleur. L'idée même d'aller voir un psy ne me convient pas. Il faudrait que je parle de mes rêves - et je ne m'en souviens pas - ou que j'évoque mon enfance, ce que j'ai déjà fait dans Océan . Ecrire des romans, c'est se priver un peu de psychanalyse.»

Yves Simon, Les éternelles, Ed. Grasset.

© La Dernière Heure 2004